Accelerando, de Charles Stross

Posted on 8 mai 2015
Voilà de la SF comme on n’en voit plus que rarement en France, un genre de hard-SF geeko-nerd, à haute valeur spéculative sur l’avenir d’une humanité confrontée à la singularité technologique et s’engageant dans la voie du transhumanisme. Sacré programme. Mais aussi un programme assez ardu…

 

Quatrième de couverture :

En ce début de XXIe siècle, être courtier en idées de technologies de pointe n’est pas sans risque. L’idéaliste Manfred Macx en sait quelque chose : depuis qu’il milite pour l’open-source et pour les droits civiques de tout humain numérisé ou des non-humains, il est harcelé par un agent du fisc – son ex-petite amie – et par la Mafiya.

Des années plus tard, sa fille Amber et quelques amis font route, à bord d’un micro-vaisseau, vers une naine brune, lieu d’un signal extraterrestre. Premier contact ou piège alien ?

Dans un Système solaire méconnaissable, Sirhan, le fils qu’Amber n’a jamais connu, convoque le clan Macx sur Saturne alors que le débat politique entre les humains et les posthumains fait rage. L’humanité est-elle en danger ? Une troisième voie est-elle possible ? Entre ressentiments et non-dits, il est temps que chacun s’explique. Et si Aineko, le cyber-chat des Macx, tirait les ficelles ?

Sur fond d’économie et démocratie 2.0, « Accelerando » est un roman sur l’avenir de notre civilisation et la difficulté des relations familiales face à l’accélération technologique. Se situant entre Gibson et Egan, Charles Stross interroge le posthumanisme avec intelligence et humour.

 

Langoustes et singularité

Accelerando - StrossIl n’est pas simple de parler du nouveau roman de Charles Stross, « Accelerando ».  Car ce roman est d’un abord difficile, surtout au début. Composé de trois parties bien distinctes et séparées par des ellipses temporelles, parties qui se penchent successivement sur différents membres d’une même famille (dans une acceptation assez large du terme…), « Accelerando » fait plus office de fix-up de nouvelles que d’un véritable roman. Il faut dire que d’intrigue au sens strict du terme, il n’y a point. Charles Stross a plutôt pris le parti de dresser les chroniques de l’humanité confrontée à la singularité technologique. Et c’est à travers la famille Macx, plus que partie prenante dans cette histoire future, que l’auteur nous décrira cet avenir hypothétique.

La première partie s’intéresse donc à Manfred Macx, un entrepreneur adepte du logiciel libre, sorte d’altermondialiste du futur, parvenant grâce à ses services à vivre sans argent (sa popularité faisant le reste, un aspect qui fait fortement penser à « Dans la dèche au Royaume Enchanté » de Cory Doctorow) dans un futur que l’on qualifiera de très proche. C’est pourtant cette partie qui reste la plus difficile à appréhender. Bourrée de termes techniques que seuls les plus nerds comprendront (les autres peuvent se rassurer : un lexique très complet est disponible en fin de volume), elle exige un certain effort (voire un effort certain) de la part du lecteur pour se projeter dans cet univers proche mais pourtant si difficile à comprendre. Une chose reste claire : Charles Stross a des idées plein la tête, à tel point qu’il nous pond à peu près une idée par page, au bas mot ! Ardu oui, mais surtout passionnant.

La deuxième partie, qui met en scène la fille de Manfred, Amber, n’est pas en reste. Là encore, les idées fourmillent. La singularité est là, l’humanité se transforme (ou du moins une partie de l’humanité), parfois de manière très inhumaine finalement, alors qu’Amber (ou plutôt une version téléchargée d’elle-même) est à la poursuite d’un signal extraterrestre et que sa version physique est devenue gouvernante d’un petit empire sur une lune de Saturne dans le but d’échapper à sa mère un brin tyrannique et très XXème siècle. Enfin, la troisième partie est totalement post-singularité, l’humanité semble totalement dépassée par les post-humains.

Je disais plus haut qu’il est difficile de parler de ce roman. C’est aussi parce que je ne veux pas trop en dire. Il est en effet fascinant de découvrir ce que Stross a imaginé comme futur possible. Les concepts sont légion : consciences téléchargées, réincarnation, signaux extraterrestres, vaisseaux miniatures, routeurs aliens, trous de vers, paradoxe de Fermi, langoustes pilotes interstellaires (!!), computronium, etc… Une idée par page je vous dit ! C’est foisonnant (sans doute trop par moment), et s’intéressant parfois à des aspects que l’on attendait pas (l’économie est un ressort très important). Certains concepts manquent tout de même quelque peu d’éclaircissements (ce fameux computronium, essentiel à la singularité, reste assez flou). Mais qu’importe tant on peut facilement se laisser emporter par les idées maniées par Charles Stross. Tout ceci se fait sans doute au détriment d’une intrigue volontairement lâche, et surtout de personnages manquant clairement de charisme. Difficile de s’attacher à ces êtres parfois trop distants, trop « désincarnés », faisant plus figure d’exemples vivants de ce qui attend l’humanité que de véritables personnes crédibles. C’est depuis toujours le gros défaut de la hard-SF, et « Accelerando » ne fait malheureusement pas exception. Mais la hard-SF a aussi toujours été faite pour manipuler des idées fascinantes, et là encore le roman  remplit sa part du contrat.

« Accelerando » n’est donc sans doute pas un roman qui conviendra à tout le monde, et c’est certainement un pari osé pour les toutes jeunes éditions Piranha. Mais c’est aussi une formidable illustration de la bonne santé d’une SF spéculative qui n’a rien perdu de sa vivacité, contrairement à ce que l’on pourrait croire vu de France. Cette SF existe bel et bien, mais elle n’est malheureusement pratiquement plus traduite, faute d’un public suffisant. Espérons donc que ce roman (qui a gagné le prix Locus 2006) trouve le sien, augurant ainsi du retour d’un type de SF devenu trop rare en francophonie.

Notons pour finir qu’en plus de proposer une postface de Roland Lehoucq sur la singularité tout à fait intéressante (comme toujours avec le Professeur !), le livre met joliment en valeur ses deuxième et troisième de couverture avec des essais préparatoires de l’illustrateur Manchu pour la couverture (qu’on a quand même connu plus inspiré…) et une sorte de cartographie très pertinente des romans de SF s’intéressant à la singularité à travers différents aspects (intelligence artificielle, réalité virtuelle, post-humanité et copie virtuelle), de quoi prolonger « l’expérience ».

 

Lire aussi les avis de Alias, Gromovar, Charybde 2, Yozone, Quarante-deux, Fractale framboise, Josée.

 

  
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