Toi l’immortel, de Roger Zelazny

Posted on 24 juin 2015
Cela faisait quelques mois que je ne m’étais attelé à la lecture d’un roman de Roger Zelazny. Ça ne pouvait pas durer ! C’est à la suite d’une panne de lecture que je me suis plongé dans ce récit, et bien m’en a pris puisqu’il fut un remède tout à fait efficace.

 

Quatrième de couverture :

La catastrophe atomique des Trois Jours n’a pas seulement détruit à peu près toute trace des civilisations continentales ; elle a également provoqué l’exode de la plupart des Terriens survivants sur les planètes de la Confédération végane, et considérablement augmenté l’espérance de vie de quelques hommes.

Conrad Nomikos est l’un d’entre eux. Nul ne sait son âge, pas même son amie Cassandre avec qui il vit sur une île grecque miraculeusement préservée du cataclysme. Nomikos est aussi le conservateur des ruines de la Terre ; à ce titre, il va servir de guide à Cort Myshtigo, un Végan venu visiter les décombres de la planète sous le prétexte d’une étude historique.

Or quelqu’un tente d’assassiner Nomikos. Puis le Végan, à son tour, est pris pour cible. Que cache réellement le voyage de Myshtigo ? Qui donc peut ourdir un complot pour une Terre encore en grande partie radioactive ?

 

Post-apo et mythologie grecque

Toi l'immortel - Zelazny - couverturePremier roman de Roger Zelazny, « Toi l’immortel » a immédiatement catapulté l’auteur parmi les stars de la SF puisqu’il a tout simplement gagné le prix Hugo en 1966, à égalité avec le célèbre « Dune » de Frank Herbert. Si, au vu de son contenu, on peut légitimement se demander aujourd’hui comment ce roman de Zelazny a pu se retrouver sur la même marche que l’oeuvre culte d’Herbert, il ne faudrait tout de même pas occulter ses qualités, qu’il a nombreuses même s’il a aussi quelques défauts, sans doute dus à la jeunesse de l’auteur (Zelazny n’avait pas encore 30 ans).

En tout cas, dès ce premier roman, c’est déjà une bonne partie des thèmes zelazniens qui se dévoilent à nous. En effet, à travers le personnage de Conrad Nomikos, mystérieux personnage dont l’âge est inconnu mais que l’on soupçonne d’être très avancé, on se retrouve en terrain connu avec le thème des immortels, des surhommes (qu’il traitera à nouveau plus tard avec Jack dans « Le maître des ombres » ou bien Francis Sandow dans l’excellent « L’île des morts » ainsi que « Le sérum de la déesse bleue »). Roger Zelazny y ajoute une forte évocation mythologique (là aussi un de ses thèmes favoris, repris par la suite dans « Seigneur de lumière », « Royaumes d’ombre et de lumière », « Le maître des rêves », etc…), grecque pour ce roman, à la fois avec ses personnages (Conrad Nomikos lui-même mais je n’en dirai pas plus, sa compagne Cassandre qui a les mêmes dons prophétiques que le personnage mythologique mais aussi la même malédiction puisque qu’elle semble devoir ne jamais être crue) comme avec toute sorte d’autres évocations directes ou indirectes (nombreux lieux mythologiques, créatures, etc…).

Pourtant, ce roman est bel et bien de la science-fiction puisqu’il nous montre une Terre ravagée après les horribles « Trois Jours » (vraisemblablement le feu nucléaire, pour lequel il est fait référence Prométhée, mythologie toujours…), que les humains ont pour l’essentiel quitté pour trouver un abri sur différentes planètes appartenant aux Végans, extraterrestres à la peau bleue. Mais certains hommes y vivent toujours, notamment dans les îles relativement épargnées. C’est le cas de Conrad Nomikos, étrange personnage handicapé (une jambe plus courte que l’autre) et défiguré par un fongus qui lui dévore la moitié du visage. Un grand homme pourtant, qui semble avoir eu de nombreuses vies, la moindre n’étant pas d’être devenu un héros dans sa lutte contre la spéculation végane pour s’accaparer la planète, en n’hésitant pas à avoir recours aux armes. Mais les choses sont différentes maintenant, il est devenu conservateur des ruines de la Terre, et va se retrouver chargé de jouer les guides touristiques pour un Végan, Cort Myshtigo, aux motivations mystérieuses. Un mystère qui va aller en s’épaississant après deux tentatives d’attentat contre Conrad d’abord puis contre Myshtigo… SF donc mais aussi un brin fantasy avec ces créatures vivant près des « lieux chauds » (les zones irradiées) relevant pleinement de la mythologie comme les satyres, les centaures, les chevaux ailés… La justification de Zelazny, via l’un des personnages, concernant cette fusion des genres est d’ailleurs plutôt intéressante :

Lorsque l’humanité est sortie des ténèbres elle a ramené une profusion de légendes, de mythes et de souvenirs de créatures fantastiques. Nous sommes en train de replonger dans le gouffre de ces mêmes ténèbres. La force de vie s’affaiblit et vacille, et il s’opère un retour vers ces formes premières qui, depuis très longtemps, n’étaient plus que les vagues souvenirs communs d’une race…

Les personnages du roman vont donc s’enfoncer dans des contrées relativement dangereuses, faire des rencontres, parfois désagréables (monstres, tribus cannibales..), tandis que Conrad n’aura de cesse de comprendre les motivations de Myshtigo et de tenter de déjouer l’éventuel assassin. Zelazny nous offre dans ce roman pas mal de réflexions intéressantes : racisme, colonialisme, lutte armée, le bien de l’humanité doit-il passer par une domination étrangère, etc… Avec ce voyage au coeur des ténèbres (la référence à Joseph Conrad et son célèbre roman est plus qu’apparente, et va bien au delà du nom du personnage principal du roman), l’auteur livre donc un récit qui se lit tout seul, même s’il me faut tout de même signaler quelques défauts. Car la narration est un peu bancale : de verbeux dans sa première moitié, le roman devient très orienté sur l’action par la suite. Certains dialogues ne sont pas du meilleur effet, et la conclusion n’est sans doute pas complètement satisfaisante.

Mais même si le style de Zelazny n’a pas encore atteint sa pleine maturité, on sent déjà avec ce « Toi l’immortel » l’émergence d’un auteur de talent débordant d’imagination, un écrivain cultivé qui parsème son récit de références stimulantes, sans oublier d’en faire un roman dynamique (malgré un début un peu mou). Avec cette volonté qui deviendra quasi-constante de brouiller les pistes entre les genres, Roger Zelazny commence avec ce roman de SF mythologique à creuser son sillon si singulier, un sillon que je prends toujours autant de plaisir à suivre.

 

Lire aussi les avis de L’autre tigreLe littéraire.

Critique rédigée dans le cadre des challenges « Morwenna’s list » de Cornwall et « Summer short stories of SFFF » de Xapur.

Morwenna Jo Walton challenge challenge-summer-short-stories

 

  
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