Né avec les morts, de Robert Silverberg

Posted on 26 juin 2015
Je ne me lasse pas de Robert Silverberg. Et alors que je n’ai toujours pas attaqué son intégrale raisonnée de nouvelles, je me tourne vers ce qui aurait dû constituer au départ une partie du cinquième volume de cette intégrale, réservé aux novellas (volume qui n’a donc jamais vu le jour en tant que tel, mais qui fut scindé en deux recueils chez Folio SF, le recueil ici présent et « En un autre pays » que je possède également), l’occasion de clore le challenge « Morwenna’s list » de Cornwall.

 

Quatrième de couverture :

«Près de deux ans et demi s’étaient écoulés depuis que Jorge Klein avait vu Sybille pour la dernière fois : depuis le 13 octobre 1990, le samedi après-midi où on avait procédé à ses funérailles. Sans doute n’entendrait-il plus jamais parler d’elle. En ce temps-là les morts restaient entre eux derrière les murs des ghettos dans lesquels ils s’enfermaient ; il était rare qu’ils sortent des Villes Froides ou que l’un d’entre eux tente d’établir indirectement un contact avec le monde des vivants.»

Jusqu’au jour où Jorge, inconsolable, apprend que sa défunte épouse est dans un avion en direction de Zanzibar…

Robert Silverberg a réuni dans ce recueil quatre de ses meilleures novellas : La Vallée hors du temps, Partir, Thomas le Proclamateur et Né avec les morts.

 

Silverberg excelle dans tous les formats

Né avec les morts - SilverbergQuatre récits composent ce recueil, composé en 1957 pour le premier d’entre eux (« La vallée hors du temps »), puis dans les grandes années de l’auteur, les années 70 pour les trois autres. Dans la préface, Robert Silverberg insiste sur le format de la novella, particulièrement bien adapté à la SF, et historiquement très lié au genre. Et à la lecture de ce recueil, il faut bien admettre que ce format est un petit régal, à mi-chemin entre la concision de la nouvelle et le volume du roman. Dommage qu’en France, le pays du roman, ce format n’ait jamais réellement pu y trouver sa place. Mais ne désespérons pas, les éditeurs n’ont pas dit leur dernier mot…

Mais revenons aux récits. La premier et le plus ancien, « La vallée hors du temps », fleure bon les pulps. Néanmoins un peu plus recherché que certains des récits publié dans ces revues, il met en scène un groupe d’humains et d’extraterrestres qui se réveillent subitement dans une vallée verdoyante, sans savoir ce qu’ils font ici. Ce pitch fait bien sûr furieusement penser au « Monde du fleuve » de Philip José Farmer. Silverberg source d’inspiration de Farmer ? En tout cas, à l’instar du récit de Farmer, on a là un sympathique récit d’aventures, sans atteindre l’intérêt qui naît au fil du récit du « Monde du fleuve », écrit en 1971, d’autant plus que le fin mot de l’histoire reste bien mystérieux… Bref, ça sent un peu la naphtaline, mais ça se lit tout de même très bien.

Le second récit, « Partir », est d’une toute autre trempe. Beaucoup plus introspectif, il nous place dans un futur relativement proche dans lequel la médecine a fait de gros progrès, à tel point qu’il n’est pas rare de voir des personnes atteindre l’âge respectable de 170 voire 180 ans. La société, qui a par ailleurs instauré un contrôle des naissances pour éviter les problèmes de surpopulation, permet aux personnes qui le désirent, soit qu’elles soient lassées de la vie, soient que leur santé s’avère déclinante, de « partir » dignement, en prenant toutes leurs dispositions et le temps nécessaire à leur réflexion dans une « maison de retrait ». C’est le cas du personnage principal de ce texte, célèbre compositeur qui n’a plus goût à rien, lui qui a connu tant de choses au cours de sa vie. « Partir » est un texte lent, mais qui impressionne par la profondeur psychologique développée par Silverberg. Le narrateur revient sur sa vie, ses joies, ses peines, et tout ce qui l’a amené à prendre cette décision importante, à la grande stupéfaction de son entourage. C’est une vraie réflexion sur l’euthanasie, et ce récit, de par sa dimension psychologique, fait beaucoup penser à un des grands chefs d’oeuvre de l’auteur, « L’oreille interne ». Une belle réussite !

« Thomas le proclamateur » nous place dans un futur dans lequel la civilisation humaine part à vau-l’eau. Alors qu’un ancien voyou, reconverti en prêcheur, propose une prière mondiale pour demander un signe à Dieu, la Terre s’arrête subitement de tourner pendant 24 heures, de manière inexpliquée. Est-ce le signe divin attendu ? Ou bien autre chose ? Différents points de vue s’opposent dans cette nouvelle qui n’a pas pour but de résoudre cette affaire, mais plutôt d’analyser les réactions de plusieurs groupes de personnes. Silverberg nous montre que les réactions de masse sont parfois bien difficiles à prévoir. Entre foi et foule incontrôlable, ce texte n’a rien de très optimiste, mais la qualité est au rendez-vous.

Et enfin le dernier récit, sans doute le meilleur, « Né avec les morts ». Une idée toute simple : hommes et femmes peuvent maintenant décider si oui ou non ils souhaitent revivre après leur mort. Oh certes, il ne s’agit pas vraiment d’une continuité après la mort puisque les morts restent morts et ne se comportent plus vraiment comme ils le faisaient de leur vivant (leurs réactions sont différentes, ils vivent séparés des vivants dans des villes renfermées sur elles-mêmes, etc…). Mais tout de même, cela offre de sacrées perspectives ! C’est justement ce qui a séduit Sybille Klein, elle qui a été fauchée par la maladie alors qu’elle n’avait pas quarante ans. Son mari, Jorge Klein, n’a jamais pu accepter sa mort, et il décide coûte que coûte de la retrouver. Récit vibrant et terrible sur l’amour, la mort, la folie d’un homme prêt à tout pour retrouver celle qu’il aime, à la fois beau, étrange et un brin dérangeant, « Né avec les morts » clôt le recueil de manière magistrale.

Cet ouvrage prouve donc de belle façon que Robert Silverberg s’épanouit tout aussi bien en novella qu’en roman. Jouant toujours avec des idées étonnantes, mais laissant de côté l’aspect scientifique de la chose pour systématiquement s’intéresser à ses personnages qu’il ne cesse de placer au centre de ses récits et aux conséquences des situations dans lesquelles il les place, « Né avec les morts » démontre avec éclat que les écrits de l’écrivain américain n’ont rien perdu de leur force, même après quatre décennies.

 

Critique rédigée dans le cadre du challenge « Morwenna’s list » de Cornwall.

Morwenna Jo Walton challenge

 

  
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