L’enchâssement, de Ian Watson

Posted on 30 juin 2015
« L’enchâssement » est le roman le plus connu de son auteur, Ian Watson. Paru en France en 1974 (1973 en VO), il vient d’être réédité de très belle façon aux éditions du Bélial (belle couverture avec rabats, vernis sélectif, grand format). J’avais la ferme intention de l’acheter. Et puis je suis tombé sur cette vieille édition poche. Même traduction (révisée par le traducteur Didier Pemerle pour la réédition), mais la préface que l’auteur a écrite pour la nouvelle édition n’est bien sûr pas présente (mais téléchargeable gratuitement), ni sa bibliographie et la postface du linguiste Frédéric landragin. Mais le portefeuille non extensible a parlé, je l’ai donc acheté en l’état pour une bouchée de pain.

 

Quatrième de couverture :

Des enfants « différents » reçoivent un enseignement « différent », apprennent un langage « différent » sous la direction du linguiste Chris Sole.
Quelque part en Amazonie, les Xemahoa conservent le secret d’un langage sacré, le langage « enchâssé » qu’ils ne perçoivent et comprennent que sous l’empire d’une drogue spéciale.
Dans le désert du Nevada, Russes et Américains accueillent les premiers extra-terrestres, les Sp’thra. Portés par les vagues des courants cosmiques, les Sp’thra proposent un marché : tout ce qu’ils savent des techniques permettant le vol spatial contre les informations sur le langage…
… et sur l’enchâssement, qui est peut-être la clé d’une totale libération des esprits.

 

Hard-soft SF

L'enchâssement - WatsonHard-soft SF oui. Rapport aux sciences « dures » et « molles« . Ce roman navigue en pleine science molle, la linguistique dans le cas présent, mais le fait de manière très approfondie, à tel point que le qualifier de soft-SF ne représente pas du tout son contenu. La linguistique est tellement au coeur du roman qu’à l’instar de ce qu’on trouve du côté des sciences dures, expérimentales, elle supporte à elle seule le roman. Donc oui, nous sommes bien en présence hard « soft SF ».

Mais cessons d’ergoter sur un terme qui ne veut pas dire grand chose pour s’intéresser au récit en lui-même. Composé de trois lignes narratives distinctes (qui vont bien évidemment se percuter au court du roman), le roman nous fait tout d’abord découvrir Chris Sole qui travaille dans un hôpital un peu particulier, puisque qu’en plus de soigner comme n’importe quel hôpital, il possède aussi une aile plus secrète dans laquelle sont menées des expériences portant sur le langage auprès de jeunes enfants orphelins de guerre, sous influence d’une drogue censée décupler leurs capacités d’apprentissage. Chris Sole travaille sur un langage « enchâssé », c’est à dire, très succinctement, un langage dans lequel les propositions des phrases sont toutes plus ou moins mélangées à la manière du long poème de Raymond Roussel, régulièrement cité dans le roman, « Nouvelles impressions d’Afrique », qui utilise, entre autres, nombre de parenthèses (comme en mathématiques ou dans un langage informatique) pour « enchâsser », distribuer les différents morceaux des phrases, le rendant particulièrement ardu, voire imposible à comprendre comme on peut le voir ci-dessous :

Traitement héroïque ! user avec la langue,
Sans en rien rengainer qu’elle ne soit exsangue,
Après mille autres fous, les flancs de ce pilier !
Mais vers quoi ne courir, à quoi ne se plier,
Fasciné par l’espoir, palpable ou chimérique
(Espoir ! roi des leviers ! tout oncle d’Amérique
((Ce pays jeune encore, inépuisé, béni,
– Si tard, de nos atlas, vierge il resta banni,
– Où l’on rafle plus d’or, vingt fois, qu’en l’ancien monde,
Soit que – l’appétissant a besoin de l’immonde
– Par cent mille kilos on fabrique un engrais
Pour ces champs infinis, où, gaillards, le nez frais
(((Un jour, d’un chien souffrant fait un chien hydrophobe ;
S’assurer que toujours ce liquide que gobe
Même le mieux appris entre les nouveau-nés
Sort de l’ami de l’homme et lui vernit le nez
N’est pas, prenons-y garde, acte moins nécessaire
Que : – lorsque l’ennemi se fend d’un émissaire,
Sur les yeux de l’intrus appliquer un bandeau ;
– Quand passe un roi, marquer autour de son landau
Chaque point cardinal par un mouchard cycliste ;
– Quand, chef de conjurés, des noms on fait la liste,
Tout ce qu’on a d’esprit le mettre à la chiffrer ;
– Pour que l’oiseau pillard hésite à s’empiffrer,
Meubler d’épouvantails les terres où l’on sème ;
– Vieux ((((pendant notre hiver notre tignasse essaime,
Tels les rayons plantés dans le soleil vernal
S’en vont quand il se change en soleil hivernal ;
)))), S’imposer de fuir l’air ou de porter calotte ;
– Après avoir sombré de culotte en culotte,
Mettre en sûr viager l’argent sauvé du club ;
– Engager le verrou quand c’est l’heure du tub ;
– Avant de travailler sur une corde raide
S’armer d’un balancier ;)))

Dans le même temps, un anthropologue français fait la connaissance d’une tribu d’Indiens d’Amazonie, les Xemahoa, menacée par la construction d’un gigantesque barrage construit par les USA au Brésil qui va faire de l’Amazonie un gigantesque lac. Cette tribu très particulière possède deux langages distincts, l’un relativement classique pour le parler de tous les jours, l’autre, enchâssé, qui n’est utilisé (et compréhensible) que sous l’influence d’une mystérieuse drogue, le maka-i. Enfin, la troisième ligne narrative met en scène des extraterrestres venus sur Terre pour tenter de trouver le chaînon manquant à leur quête mystique, un chaînon qui repose évidemment sur la linguistique et qui pourrait bien être lié à ces Indiens Xemahoa.

Ces trois intrigues au départ séparées et qui finissent bien sûr par se regrouper, pour ne pas dire s’enchâsser, donnent une variété narrative bienvenue au roman. Pourtant, le début est difficile. Très statique malgré les trois points de vue, il ne se passe pas grand chose, l’auteur prenant le temps de bien expliquer les tenants et les aboutissants qui sous-tendent son roman. Mais le concept de départ étant ce qu’il est, et ne connaissant moi-même pour ainsi dire rien à la linguistique, ça n’en fait pas un roman facile à lire. Une fois les principes de linguistique inhérents au roman à peu près assimilés, les choses commencent à bouger un peu plus, et on peut se plonger dans un roman particulièrement intelligent (et sans doute très novateur à l’époque de son écriture, les récits de SF sur le langage n’étant pas forcément très nombreux (et ils ne le sont guère plus aujourd’hui) : « Babel 17 » de Samuel Delany, « Les langages de Pao » de Jack Vance pour les plus connus).

« L’enchâssement » est très certainement le roman le plus connu de Ian Watson mais c’est aussi son premier. On n’y évite donc pas totalement quelques défauts de jeunesse : narration irrégulière, personnages pas très approfondis. C’est un peu dommage pour un récit basée sur une science humaine… Au-delà de ça, l’auteur mêle habilement machinations politiques, trahisons, science déshumanisée, etc… Le roman a des atouts, et sa « célébrité » ne doit rien au hasard.

La réédition du Bélial est donc certainement une bonne chose puisqu’elle permet d’une part de faire revenir ce roman important sur le devant de la scène et d’autre part de le rendre plus accessible au plus grand nombre (en tout cas je suppose) grâce notamment à la postface du linguiste Frédéric Landragin supposément très éclairante sur un sujet complexe et pas courant. De quoi faire regretter d’avoir acheté la version poche…

 

Lire aussi les avis de François Schnebelen, Manu B.

  

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