Le sentiment du fer, de Jean-Philippe Jaworski

Posted on 6 juillet 2015
Retour au Vieux Royaume, celui qui nous a fait connaître et aimer la prose de Jean-Philippe Jaworski, avec ces cinq nouvelles auparavant disséminées dans diverses anthologies. Cinq nouvelles qui insistent bien plus que celles de « Janua Vera » sur l’aspect magique et ouvertement fantasy du monde créé par l’auteur.

 

Quatrième de couverture :

Retour au Vieux Royaume !

« J’ai quand même un ragot à vous servir, et du lourd ! Figurez-vous que ce n’est point avec moi que les elfes ont commencé à grenouiller dans les affaires de l’État. Bien loin de là ! Il y a deux bons siècles, déjà, au moment de l’Émancipation de Ciudalia, ils nous ont joué un tour à leur façon. Et les marles en tâtent tellement pour la barabille que l’un d’entre eux, sans même pointer son joli minois dans notre belle cité, nous a tous jetés dans une sacrée flanche ! Jugez-en par vous-même. »

En cinq nouvelles comme autant d’étapes dans l’histoire cruelle et tumultueuse du Vieux Royaume, le monde créé par Jean-Philippe Jaworski dans « Janua Vera » et « Gagner la guerre » — déjà des classiques de la fantasy.

 

Elfes, nains, magie et assassins

Le sentiment du fer - JaworskiLire un recueil signé Jean-Philippe Jaworski, ça ne se refuse pas. Alors quand on a l’occasion de découvrir les nouvelles de l’auteur auparavant disséminées dans plusieurs anthologies (notamment celles du festival des Imaginales), on ne peut que sauter sur l’occasion. Et on ne le regrette jamais. Parce que lire du Jaworski, ça ne surprendra pas les habitués de l’auteur, c’est se plonger dans des récits à la plume superbement travaillée. Mais aussi (et surtout !), c’est l’occasion de voir que l’auteur n’est pas seulement un styliste mais aussi un véritable créateur d’univers. En effet, le Vieux Royaume (l’univers dans lequel se situe le roman « Gagner la guerre » et le recueil « Janua Vera » ainsi que celui dont il est question ici) s’enrichit à chaque récit, et on sent que l’écrivain a  vraiment travaillé sur sa cohérence : histoire, géographie, peuples, rien n’est laissé au hasard, sous des abords pourtant assez relâchés. Et si les deux oeuvres sus-citées nous montraient un monde médiéval-fantastique plus médiéval que fantastique, la donne change quelque peu ici avec une mise en avant de certains faits magiques ou de races plutôt discrètes jusqu’ici (elfes, nains).

Ainsi la nouvelle « L’elfe et les égorgeurs » met un elfe voyageur dans ce qui ressemble fort à une bien mauvaise situation, face à l’arrière-garde d’une armée. Mais tout ne se passera pas comme prévu pour les soudards. Une nouvelle sympathique, mais sans doute la plus faible du recueil.

Avec « Désolation », j’ai eu un peu peur. Une troupe de nains et de gnomes, assaillis par une armée de gobelins, décide de se réfugier sous la montagne, dans un ancien royaume nain, ça ne vous rappelle rien ? Je me suis dit « bon, sang, là, il fait vraiment dans le cliché ! ». Oui, c’est bien le cas, mais si la qualité d’écriture est toujours là, c’est la manière qu’a l’auteur d’exploser les clichés dans un retournement formidablement bien trouvé qui force le respect. Jaworski m’a bien eu, bravo monsieur !^^

« Profanation » met en scène un détrousseur de cadavres, particulièrement gouailleur. Il se retrouve accusé et placé devant ses juges, et va devoir faire preuve de finesse pour s’en sortir. Que j’aime ce texte, drôle, rusé, et plus malin qu’il n’y paraît. Ce récit cruel est aussi l’occasion de voir qu’une magie noire semble être à l’oeuvre dans le royaume de Léomance.

Dans « La troisième hypostase », on baigne en pleine magie, alors que les elfes qui ne se sentaient pas concernés par la guerre vont finalement devoir prendre parti. Cette nouvelle est sans doute la plus « fantasy » du cycle avec cette magie omniprésente, une magie (qui bien plus tard attirera Sassanos dans « Gagner la guerre ») qui a un coût comme va le découvrir la magicienne Lusinga.

Enfin, « Le sentiment du fer », qui se déroule à Ciudalia (comme dans « Gagner la guerre », récit auquel il emprunte beaucoup dans le ton comme dans le contexte, même s’il se déroule bien longtemps avant), met en lumière un assassin chargé d’un étrange larcin : voler un livre. Mais si ce contrat n’était que le prélude à quelque chose de plus grand ? Une nouvelle qui donne à nouveau l’occasion à Jaworski de jouer avec le délicieux argot des voleurs et assassins, un langage joliment fleuri.

Nouvel essai transformé donc pour Jean-Philippe Jaworski qui, en plus de nous offrir une nouvelle preuve de son talent stylistique, nous montre une nouvelle facette de lui-même qu’on n’avait jusqu’ici fait qu’effleurer : celle du worldbuilder, du constructeur de monde. Le Vieux Royaume s’enrichit, et pourrait bien devenir une référence dans la construction de monde imaginaire. Dommage que l’écrin des nouvelles ici présentes ne soit pas à la hauteur : marges ridicules, pas de table des matières, pas d’indications des parutions précédentes des nouvelles (aucune n’est inédite, donc la mention « inédit » sur la couverture peut être soumise à caution, même si le recueil en lui-même l’est), une date d’achevé d’imprimer fausse de deux ans, et le comble : une erreur sur le titre du recueil en quatrième de couverture !… Ça la fout mal… Oui Jaworski est une star du genre en France, oui Jaworski fait vendre, mais il ne faudrait pas se reposer sur son seul nom et négliger le travail éditorial pour autant.

 

Lire aussi les avis de Xapur, Gromovar, Alias et Cédric.

Critique rédigée dans le cadre du challenge « Summer Short Stories of SFFF » de Xapur.

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