Le chemin de la nuit, nouvelles au fil du temps : 1953-1970, de Robert Silverberg

Posted on 3 août 2015
Haaaa, Robert Silverberg. Mine de rien, il s’installe tranquillement au fil de mes lectures comme l’un de mes auteurs favoris, aux récits toujours vivants, toujours intéressants, divertissants, et bien souvent pleins de réflexions. Je n’avais jusqu’ici lu que quelques uns de ses romans, mais un arrivage récent (et un coup de pouce via un challenge) m’a enfin permis de me pencher (avec grand bonheur, disons-le tout de suite !) sur sa facette de nouvelliste.

 

Quatrième de couverture :

Ce premier livre de quatre volumes rassemblant chronologiquement les nouvelles les plus significatives d’une œuvre qui en comporte près d’un millier, « s’ouvre sur les textes de l’apprenti que j’étais à la fin de mon adolescence, au début des années 1950, pour passer aux récits compétents et enlevés du pro au regard averti que je n’ai pas tardé à devenir, avant de se conclure par les arabesques et sophistications de ma période »fin des années 1960« , alors que j’entrais en pleine possession de mes moyens. »

Robert Silverberg a écrit une introduction spécifique pour chacun de ces textes, qu’il a personnellement sélectionnés.

Né en 1935, extraordinairement prolifique sur le double plan de la quantité et de la qualité, il fut quatre fois lauréat du prix Nebula et cinq fois du prix Hugo. Avec la présente série de recueils, « manière autobiographie par le détour de la fiction », on pourra non seulement suivre le parcours d’une légende vivante du domaine, mais aussi revisiter sous un angle original l’histoire de toute la science-fiction moderne.

 

Silverberg ou l’histoire de la SF américaine

Le chemin de la nuit - Silverberg - couvertureRobert Silverberg est sans aucun l’un des derniers (le dernier ?) monstres sacrés de la science-fiction. Rendu célèbre par un tas de chefs d’oeuvre du style « Les monades urbaines », « L’oreille interne », « Les profondeurs de la terre », etc, il a toujours eu cette étonnante capacité (en tout cas c’est l’effet qu’il me fait) à au minimum me divertir, bien souvent à carrément me passionner. A travers cette intégrale raisonnée composée de quatre épais volumes remplis de de récits sélectionnés par l’auteur lui-même, c’est le Silverberg nouvelliste qui se présente à nous.

Ce premier tome (revenant sur les jeunes années de l’auteur, entre 1953 et 1970) comporte pas moins de 41 nouvelles sélectionnées par l’auteur lui-même, et toutes introduites par une préface revenant sur le contexte ou ce qui a conduit à son écriture. C’est un des grands intérêts de ce recueil qui, au-delà des récits en eux-même, nous offre comme un sorte de « méta-histoire » qui n’est rien d’autre que : 1. une presque-biographie de Robert Silverberg, 2. ni plus ni moins qu’un part importante de l’histoire de la SF américaine. L’auteur n’a donc nul besoin d’écrire sa biographie, le lecture des préfaces peut largement satisfaire le lecteur avide d’en savoir plus sur l’écrivain, ses techniques, ses habitudes, etc… Et il y a de quoi dire, entre tout un tas d’anecdotes sur le paysage éditorial de l’époque, les rencontres de Silverberg avec des auteurs, des éditeurs, ou bien des moments plus personnels de ce forçat de l’écriture. Car oui, Silverberg a la plume facile, en quantité (rappelons qu’au plus fort de production, il était tout à fait capable de sortir une dizaine de nouvelles par mois !!), comme en qualité.

Alors bien sûr, né en 1935, Robert Silverberg n’avait que 18 ans à l’époque des premières nouvelles ici présentes, que l’on ne peut décemment pas qualifier de chefs d’oeuvre. Pourtant, tous les récits offrent leur lot de plaisir instantané puisque l’écrivain ne doit pas sa carrière au fruit du hasard, non, il a du talent. Beaucoup. Il le sait et ne s’en cache d’ailleurs pas, à tel point qu’on sent un peu d’autosatisfaction poindre ici ou là dans les préfaces… Pourtant, malgré tout son talent, sa préoccupation première, du moins au début de sa carrière était de payer son loyer, et si je parlais d’auto-satisfaction précédemment, il faut aussi saluer la franchise avec laquelle il avoue avoir fait de l’alimentaire, beaucoup d’alimentaire (nouvelles que nous ne verrons pas dans ce recueil, par la grâce de la sélection de l’auteur). Il savait ainsi adapter son écriture et ses récits aux magazines pulps qu’il visait (l’essentiel de la production SF de l’époque se faisant via ce canal de diffusion). D’où des histoires parfois un peu faciles, parfois un peu prévisibles, sentant bon la SF des années 50, mais encore une fois toujours divertissantes. Et malgré quelques textes un peu plus profonds de temps en temps, il faudra quelques éditeurs décidés à le pousser dans ses retranchements (notamment Frederik Pohl) pour que commence à apparaître un auteur qui produit enfin des textes à la hauteur de son talent, nous amenant jusqu’au début des années 70, où il est alors au sommet de son art. On a donc dans ce recueil deux parties plus ou moins distinctes, une première sur un jeune auteur désireux de publier à tout prix pour vivre de sa plume, quitte à prendre quelques commandes hasardeuses (comme écrire une histoire d’après une illustration de couverture, défi dont il parvient tout de même à se tirer avec les honneurs), donnant des récits divertissants mais sans grande profondeur à quelques exceptions près, et une deuxième partie où arrive un Silverberg plus réfléchi, plus sensible, plus humain.

Bien entendu, avec le nombre de nouvelles ici présentes (41, rappelons-le), on a l’occasion de plonger dans tous les styles de SF, de la classique SF typée space-opéra (les exemples sont légion, citons « Opération méduse » et sa transposition du fameux mythe grec, « Les collecteurs » et son zoo galactique, « Lever de soleil sur Mercure », très pulp, « Le monde aux mille couleurs »Silverberg tente d’écrire une histoire à la Jack Vance, « Pourquoi ? » et ces astronautes se posant des questions existentielles sur leur but dans la vie, « Ozymandias » et l’éternelle confrontation entre scientifiques et militaires, « En bonne compagnie » et ce dirigeant d’une planète se demandant ce qui de l’exil ou du martyr est la meilleure voie, etc…) au voyage dans le temps (« Absolument inflexible » et cette illustration simple mais parfaite de la problématique de la boucle temporelle), en passant par le récit humoristico-sarcastique (« Le chancelier de fer » et ce robot ménager qui prend le pouvoir au sein d’une famille), le récit plus simplement fantastique (« Tant de chaleur humaine » et cet homme qui « absorbe » les mauvaises pensées de ceux qui l’entourent, « L’homme qui n’oubliait jamais », excellent récit sur un homme à la mémoire parfaite, prémices de « L’oreille interne »), ou bien le récit d’anticipation (« Voir l’homme invisible », nouvelle grande réussite malgré une idée de départ qu’il est facile de faire voler en éclat : certains crimes sont punis d’invisibilité, c’est à dire que la personne sanctionnée est libre mais « marquée », cette marque indiquant à ses concitoyens qu’ils ne sont pas censés la voir).

C’est aussi l’occasion pour l’auteur d’explorer des thèmes qui lui sont chers, comme l’archéologie (« L’affaire des antiquités » et son ton assez cynique sur le sujet), les médias (« Les colporteurs de souffrance », critique au vitriol de la surenchère médiatique) ou bien l’altérité, thème qui revient à plusieurs reprises (« Les amours d’Ismaël » et ce dauphin amoureux d’une humaine, « Martel en tête » et cet extraterrestre qui tente de communiquer mais n’arrive qu’à provoquer des cauchemars, ou « Trip dans le réel » où c’est cette fois une femme qui tombe amoureuse d’un extraterrestre déguisé en homme). Je vais arrêter ici l’inventaire déjà bien trop long, alors que je pourrais encore écrire des lignes et des lignes tant les récits présentés sont riches de thématiques diverses et variées (IA, mythes, mutations, manipulations mentales ou génétiques…).

Alors oui, cet imposant pavé (presque 900 pages) fut un vrai plaisir de lecture, du début à la fin. Toujours au minimum distrayant, permettant de voir éclore un grand auteur au fil du temps, avec en prime un fascinant éclairage sur la science-fiction américaine de l’époque, ce recueil est un must-have sur un écrivain pétri de talent qui mérite sans contestation possible son rang de grand maître du genre.

 

Lire aussi les avis de Wagoo, Culture-SF.

Critique rédigée dans le cadre du challenge « Summer Star Wars, épisode III » de Lhisbei ,« CRAAA » de Cornwall et « Retour vers le futur » de Lune.

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