LoveStar, de Andri Snaer Magnason

Posted on 7 juillet 2016
Quand on aime la littérature de genre, il faut quand même s’intéresser un minimum aux lauréats des différents prix, surtout quand il s’agit de l’un des plus importants d’entre eux, le Grand Prix de l’Imaginaire. « LoveStar » est donc le lauréat de l’édition 2016, et depuis que j’ai vu l’auteur s’exprimer (et annoncer sa candidature à l’élection présidentielle islandaise !) au festival ETONNANTS VOYAGEURS, il me tardait de découvrir son roman. C’est chose faite, et ça décoiffe un brin !

 

Quatrième de couverture :

« Peu de temps après que les mouches à miel eurent colonisé Chicago, les papillons monarques furent saisis d’un étrange comportement. […] Au lieu d’aller vers le sud rejoindre leurs quartiers d’hiver, ils se dirigèrent vers le nord. » C’est ainsi que s’ouvre le roman, fable imaginative et pourtant étrangement familière, tenant à la fois de Calvino et des Monty Python.

Face à la soudaine déroute de toutes sortes d’espèces volantes, le génial LoveStar, vibrionnant et énigmatique fondateur de l’entreprise du même nom, invente un mode de transmission des données inspiré des ondes des oiseaux, libérant d’un coup l’humanité, pour son plus grand bonheur, de l’universelle emprise de l’électronique. Et développant au passage quelques applications aussi consuméristes que liberticides… Avec des hommes et des femmes ultra connectés payés pour brailler des publicités à des passants ciblés, le système ReGret, qui permet « d’apurer le passé », ou le rembobinage des enfants qui filent un mauvais coton. Autre innovation, et pas des moindres, en faveur du bonheur humain : les âmes sœurs sont désormais identifiées en toute objectivité par simple calcul de leurs ondes respectives.

Quand Indriði et Sigríður, jeunes gens par trop naïfs et sûrs de leur amour, se retrouvent « calculés », ils tombent des nues : leur moitié est ailleurs. Les voilà partis, Roméo et Juliette postmodernes contrariés par la fatalité, pour une série de mésaventures cocasses et pathétiques, jusqu’à ce que leur route croise celle de LoveStar lui-même, en quête de son ultime invention…

 

Un grain de folie venu du froid

LoveStar - Magnason - couvertureCe roman est un peu fou ! Et dans tous les sens du terme. C’est à dire qu’il est un peu fou dans ses idées, émanant sans complexe d’une vraie SF d’anticipation, mais aussi un peu fou dans sa construction, à tel point qu’on pourrait le croire mal édité !… Car il faut bien avouer qu’il est un peu bordélique : ça part dans tous les sens, l’intrigue du roman prend son temps avant de réellement s’installer, l’auteur passant régulièrement du coq à l’âne, délaissant ce qu’il avait mis en place sur de longues périodes… Ainsi, il faut quasiment attendre la moitié du récit avant de vraiment mettre l’intrigue au premier plan. Et pourtant, pas d’ennui, et un intérêt certes un peu fluctuant mais toujours suffisant pour que le lecteur veuille en savoir plus sur ce futur un peu bizarre imaginé par l’auteur. Alors oui c’est foutraque, oui on se dit (à tort) qu’il n’y a pas eu de travail d’édition, et pourtant ça fonctionne.

« LoveStar » est une dystopie, et comme souvent elle commence comme une belle utopie. Imaginez que dans le monde de « LoveStar », le fil n’existe plus puisque la science a permis la communication à distance entre les hommes sans aucun support matériel. Oubliez les modems, les routeurs, les téléphones, etc… Tout se passe dans notre cerveau ! Un monde idéal ? Pas sûr, car toutes les communications sont possibles, même celles qu’on ne désire pas, telles les publicités ou autres intrusions de grandes marques souhaitant imposer leurs produits. L’entreprise LoveStar (du nom de son créateur), qui a inventé cette communication devient un empire qui monnaie même la mort (avec LoveMort), et l’amour (avec InLove).

Et l’amour justement, il en est question à travers les jeunes  Indriði et Sigríður, amoureux jusqu’au bout des ongles. Jusqu’à ce qu’ils se retrouvent calculés par le programme InLove, censé déterminer leur moitié idéale. Il se trouve que, d’après InLove, ils ne sont pas faits l’un pour l’autre. Pourtant ils s’aiment. Mais tout va se compliquer quand tout semble se mettre en marche pour leur démontrer, parfois à la dure, qu’InLove a toujours raison…

Il faut bien avouer que Andri Snaer Magnason a eu du nez. Il a bien senti l’évolution de notre société dans ce roman écrit en 2002, une époque déjà lointaine (!!) où internet n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui. Société ultra connectée, dérives publicitaires, orientation des goûts et loisirs au sein d’une même famille pour multiplier les achats, « rembobinage » d’un enfant « mal » éduqué (ou en tout cas pas comme le souhaitaient les parents), etc… Les idées fusent ! Tout un tas de dérives perturbantes voire glaçantes issues de ce que l’on pourrait au départ considérer comme une bonne chose, le tout décrit sur un ton léger mais qui finit par s’assombrir quelque peu à mesure que l’intrigue avance vers une issue inexorable.

Alors certes l’écrivain n’a pas vu venir les réseaux sociaux, une « faille » qui donnerait un roman sans doute bien différent aujourd’hui, mais cela n’affaiblit guère l’impact de ce récit étrange mais prenant, foutraque mais inquiétant, barré et pourtant visionnaire. Un roman sans doute pas fait pour tout le monde, qui peut surprendre et dérouter, mais un roman qu’il serait dommage de rater. Tentez le coup, si ça marche, vous ne le regretterez pas !

 

Lire aussi les avis de Cachou, Sandrine, Virginie, Mior, Micmelo, la Librairie Générale, Cécile.

Critique écrite dans le cadre du challenge « Dystopie » de Val.

dystopie

 

  
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