La main gauche de la nuit, de Ursula Le Guin

Posted on 16 mars 2018
Ursula Le Guin, grande dame de la SF et de la littérature tout court, nous a quitté le 22 janvier dernier. J’avais toujours juré que je lirai sérieusement ses romans un jour (je n’ai lu que « Terremer » étant ado mais je n’en garde que très peu de souvenirs)… Je ne me suis qu’un peu rattrapé dernièrement (avec son Livre d’Or). Et puis, on repousse, on repousse… Jusqu’au décès de l’autrice. Quoi de mieux que lui rendre hommage avec l’un de ses titres majeurs, « La main gauche de la nuit » ?

 

Quatrième de couverture :

Sur Gethen, la planète glacée que les premiers hommes ont baptisée Hiver, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains. Des androgynes qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractères de l’un ou l’autre sexe. Les sociétés nombreuses qui se partagent Gethen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle. L’Envoyé venu de la Terre, qui passe pour un monstre aux yeux des Géthéniens, parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen ?

Ce splendide roman a obtenu le prix Hugo et a consacré Ursula Le Guin comme un des plus grands talents de la science-fiction.

 

Où la notion de chef d’oeuvre prend tout son sens

Par où commencer ? Car « La main gauche de la nuit », s’il n’est pas un roman très épais, possède en son sein de multiples points d’accroche et de multiples thématiques traitées, cela n’étonnera personne venant de Ursula Le Guin, de manière très fine. On peut considérer le roman comme une sorte de planet-opera : l’action se situe sur Gethen, une planète la plupart du temps recouverte de neige sur laquelle a été envoyé Genly Aï, un émissaire de l’Ekumen (sorte de fédération apaisée de multiples planètes) pour tenter de convaincre ses habitants de rejoindre le-dit Ekumen.

Gethen est relativement inhospitalière (l’Ekumen l’a baptisé Nivôse, nom qui révèle peut-être un excès de zèle du traducteur Jean Bailhache puisqu’en VO il s’agit tout simplement de Winter), mais ce qui la distingue le plus clairement du reste des planètes habitées vient de ses habitants. Ceux-ci sont en effet asexués la plupart du temps, sauf lors des périodes de rut, durant lesquelles le genre n’est pas défini à l’avance. Mâle un jour ne veut pas dire mâle toujours… S’en suit une question essentielle sur laquelle repose une bonne partie du roman : comment interagir avec des êtres asexués alors que le genre est habituellement le socle sur lequel s’appuient les relations sociales ? Et si le genre n’était finalement qu’un obstacle à une vie en paix ? Serait-ce le genre qui constitue le terreau bien trop fertile sur lequel s’établissent les guerres depuis la nuit des temps ?

Le côté ethnologique d’Ursula Le Guin fait ici des merveilles puisque non contente de créer une société « autre » et pourtant tellement cohérente, elle lui donne par ailleurs une vraie consistance sociale mais aussi mythologique à travers quelques contes disséminés ici ou là. Mais n’allez pas croire que la société créée par l’autrice soit paradisiaque, car au-delà d’un environnement pas très accueillant, Genly Aï va devoir aussi faire face à quelques machinations politiques qui vont le mener à l’exil, passant de la Karhaïde, pays plutôt tolérant qui lui a permis de commencer les négociations pour intégrer l’Ekumen (mais qui n’ont mené à rien) mais dont le roi faible va l’obliger à quitter le pays, à l’Orgoreyn, pays beaucoup plus fermé et gangrené par les intrigues de couloirs et la mainmise d’une police secrète plutôt expéditive.

Prisonnier d’un camp de travail, Genly va devoir s’échapper en traversant un pays désert et battu par les vents et le froid. C’est une part non négligeable de l’intrigue qui, en plus d’être intrinsèquement passionnante (comment ne pas penser à Jack London ?), est aussi l’occasion pour Genly Aï d’approfondir sa relation avec son « équipier » Estraven, celui-là même qui avait refusé de l’aider en Karhaïde et qui s’est lui aussi retrouvé exilé en Orgoreyn. C’est un long moment d’introspection autant que de surpassement de soi pour parvenir à comprendre l’autre, et c’est donc forcément un élément décisif de l’intrigue puisque de la compréhension de l’autre découlera nécessairement le basculement des relations entre deux conceptions différents de la vie (physiquement aussi bien que mentalement).

Altérité, réflexion sur le genre, prisme culturel empêchant toute communication, « La main gauche de la nuit » est une réussite totale, sur des sujets encore aujourd’hui d’actualité (et qui pourraient certes paraître éculés de nos jours, mais songez à cette approche dans un roman écrit à la fin des années 60, révolutionnaire à l’époque !). Construisant une société crédible permettant de s’interroger sur des sujets de fond, sans jamais perdre de vue le sens de l’aventure, Ursula Le Guin nous convie avec ce roman à réfléchir sur des notions importantes, pour ne pas dire nécessaires. Avec toujours une lueur d’espoir au bout du tunnel, cet espoir qui fait avancer les êtres, le roman mérite toujours autant son statut de chef d’oeuvre, presque 50 ans après sa parution.

 

Lire aussi les avis de Vert, Xapur, Nicolas Winter, Culture SF, Val, Lael.

 

  
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