Le serpent Ouroboros, de Eric Rücker Eddison

Posted on 30 mars 2018
J’avais déjà repéré les éditions Callidor au moment de la sortie de « Lud-en-Brume » de Hope Mirrlees et de quelques autres oeuvres de leur collection « L’âge d’or de la fantasy », remettant en lumière quelques chefs d’oeuvre oubliés. La dernière sortie en date, « Le serpent Ouroboros » de E.R. Eddison date de 1922, et a impressionné son lot d’auteurs célébrissimes, au premier rang desquels Lovecraft et Tolkien, rien que ça ! Considéré en anglophonie comme un chef d’oeuvre, sa traduction arrive enfin chez nous, près d’un siècle après la parution originale du roman…

 

Quatrième de couverture :

Sur la lointaine Mercure, les trompettes de la guerre viennent de retentir, les tambours de chanter le fracas des armes et les épées de se parer de leur manteau de pourpre. L’honneur des Démons a été foulé aux pieds par le roi de Sorcerie, et pour laver l’affront, le seigneur Juss et ses alliés s’apprêtent à livrer un combat épique. Leur périple les conduira à travers forêts et déserts, mers et marais, au coeur des fabuleuses contrées de la terre du milieu, depuis leur majestueuse Démonie aux mille montagnes jusqu’aux plus hautes cimes enneigées de la terre.

En 1954, aucun texte ne semblait pouvoir rivaliser d’imagination et de style avec Le Seigneur des Anneaux, sinon l’oeuvre, homérique et flamboyante, d’Eddison, la plus grande fresque de fantasy du début du XXe siècle, parue trente-deux ans plus tôt.

Illustré de main de maître par Emily C. Martin, ce roman inédit en français, traduit et préfacé par Patrick Marcel, rappelle l’importance de son auteur pour le genre, qu’il marqua d’une empreinte indélébile il y a près d’un siècle.

 

Epicness !

Il est parfois difficile de comprendre pourquoi certaines oeuvres fondamentales et/ou fondatrices d’un genre n’ont jamais eu l’honneur d’une traduction française. C’était le cas jusqu’ici du premier roman de E.R. Eddison, « Le serpent Ouroboros ». Heureusement les éditions Callidor sont venues combler un trou béant dans l’édition francophone des romans de fantasy (en coupant ici le roman en deux tomes distincts), en lui donnant par ailleurs un bien bel écrin (beau papier, illustrations intérieures de Emily C. Martin, couverture avec rabats, cartes en couleurs, etc…). Car après lecture, je peux confirmer qu’il aurait été bien dommage de passer à côté d’un tel roman.

« Le serpent Ouroboros » nous conte le conflit qui oppose les Démons et les Sorciers (deux peuples d’hommes, n’y voyez point de bêtes cornues opposées à des magiciens en robe), conflit dicté par l’honneur que les Démons estiment bafoué suite à la demande d’un émissaire des Sorciers de ployer le genou devant leur roi, Goricé XI. S’en suit une aventure qui ne manque pas de souffle qui nous donnera tout à tour duel d’honneur, expédition maritime, invocation maléfique, campagne militaire, alliances et trahisons, rencontres légendaires et dangereuses, siège, alpinisme extrême, etc… Oui, tout un tas d’ingrédients qui donnent un côté épique absolument reversant au récit.

Il faut dire qu’au delà de cette accumulation de faits héroïques, le style soutenu et volontairement archaïque du texte (un style du XVIIè siècle pour un roman du XXè), fort bien retranscrit en français par Patrick Marcel (qui n’a tout de même pas poussé le vice jusqu’à traduire le texte en français du XVIIè, et on peut difficilement lui en vouloir, à moins de désirer un texte quasi illisible…), nous donne des dialogues qui, en plus d’être nombreux, sont comme déclamés par des personnages plus grands que nature. Mais tout est démesuré dans ce roman : les dialogues théâtraux, les décors titanesques, les combats désespérés, les actions des personnages guidés par l’honneur et qui poussent la guerre jusque chez l’ennemi. Démesuré et épique, on y revient. Il ne faut certes pas trop chercher de comportements « humains » : en plus d’être assez monolithiques (à l’exception du personnage de Gro, plus complexe que les autres), les personnages sont des héros pur jus. Ils sont beaux, forts, ont des noms qui font rêver et sonnent héroïques (Goldry Bluszco, Brandoch Daha…), et ne renoncent jamais, quand bien même l’adversité semble être au-dessus de tous leurs efforts.

Et c’est un style que j’adore. Dans un genre totalement différent, il m’a rappelé l’emphase qui parcourait le superbe roman « Royaumes d’ombre et de lumière » de Roger Zelazny. Tout est « over the top », rien n’est crédible au fond, mais ce sentiment de vivre une aventure totalement hors du commun m’a emmené sur ce monde imaginé par E.R. Eddison. Alors bien sûr on peut lui trouver des défauts : une introduction qui nous présente un personnage, Lessingham, qui sera totalement oublié par la suite, un monde (Mercure) qui n’est qu’un prétexte trop « terre à terre » pour présenter un univers purement fantasy, ou bien une onomastie pas franchement cohérente (les noms propres sont certes évocateurs mais il n’y a aucune corrélation entre ceux-ci et les origines des personnages, ce qui reste par ailleurs bien compréhensible quand on pense que le roman a été pensé dès l’adolescence de l’auteur, dès lors des personnages comme Fax Fay Faz ou bien La Férize sont bien plus « logiques »). Mais ce sont des détails mineurs et qui n’entachent en rien un récit traversé par un souffle épique rare.

On comprend bien que Tolkien ait considéré ce roman comme un des plus grands textes de « monde inventé » qu’il ait lu. On pourra d’ailleurs trouver pas mal de références ultérieures dans l’oeuvre de l’écrivain d’Oxford : on y parle Terre du Milieu, comme dans le récit d’Eddison, l’ascension du Caradhras fait immanquablement penser à celle du Koshtra Pivrarcha, la quête des héros les amène inexorablement vers une montagne solitaire, etc… Certes moins « mythologique » que l’oeuvre de Tolkien, moins « pensée » sur le plan de la construction de son univers, moins cohérent (le mélange des genres détonne un peu, passant de la bataille épique au conte merveilleux d’un chapitre à l’autre) mais usant des mêmes références (notamment nordiques), « Le serpent Ouroboros » est parcouru par nombre de fulgurances héroïques et épiques dignes des plus grandes épopées que tout amateur de fantasy se devrait d’avoir lues. Espérons que le deuxième tome ne se fasse pas trop attendre, j’ai très envie de prolonger cette aventure épique entre toutes. Presque un siècle après sa première parution, il est plus que temps.

 

Lire aussi les avis de Blackwolf, Les chroniques du chroniqueur, Fantastinet, Une page à écrire.

 

  
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