La ballade de Black Tom, de Victor LaValle

Dans l’optique de lire cette novella de Victor LaValle, sortie dans l’excellente collection « Une heure-lumière » du Bélial’, j’avais lu il y a peu le récit pas inintéressant sur le plan narratif (sans atteindre les sommets toutefois) mais assez gerbant sur le plan social « L’horreur de Red Hook » de H.P. Lovecraft. En effet le récit de LaValle s’appuie très fortement sur le texte de Lovecraft, en inversant le point de vue et dénonçant donc le racisme clairement affiché. Cette réécriture du texte de l’auteur de Providence atteint-elle son but ?

 

Quatrième de couverture :

En cette année 1924, Charles Thomas Tester, musicien médiocre et escroc de bas étage, traîne sa longue silhouette dans les rues grouillantes de Harlem en quête de quelques dollars, de quoi manger et conserver le toit qu’il partage avec son père vieillissant. Il n’ignore rien de la magie qu’un costume ajusté comme il convient peut provoquer, de l’invisibilité qu’un étui à guitare peut générer, jusque dans les quartiers les plus huppés, ni de la malédiction gravée dans la couleur de sa peau, celle-là même qui attire invariablement le regard des Blancs et des flics qui vont avec. Tommy est un prince. Un prince de Harlem. Mais quand il livre un grimoire occulte à une sorcière recluse au cœur du Queens, il n’a aucune idée des portes qu’il entrouvre alors, ni de la monstruosité que son geste pourrait bien libérer…
Une horreur à même d’engloutir New York tout entière.

 

Lovecraft revisité, et amélioré

J’essaie toujours autant que possible de connaître les références sur lesquelles s’appuie les textes que je lis. Il est vrai que bien souvent les auteurs de ces récits font l’effort de ne pas « obliger » le lecteur à lire la référence, ne serait-ce que pour ne pas trop trop diminuer leur lectorat potentiel, mais malgré tout j’aime saisir les clins d’oeil, les petits (ou gros) liens cachés (ou pas) ici ou là. Avec « La ballade de Black Tom », j’ai fait comme d’habitude, j’ai lu « L’horreur de Red Hook » de H.P. Lovecraft, à l’origine du récit de Victor LaValle. Et j’ai bien fait, car même si le récit de LaValle peut se lire seul, il m’apparaît évident après lecture que pour sucer la substantifique moelle de ce texte, la lecture de « L’horreur de Red Hook » est un prérequis indispensable, et ce pour plusieurs raisons.

La première est que Victor LaValle renverse les perspectives. Lovecraft a écrit un texte raciste et xénophobe, LaValle décide de réécrire le récit du point de vue d’un homme noir, Charles Thomas Tester, petit escroc du quartier de Harlem qui vivote de ses arnaques avec son père de quarante et un an cassé par ses années d’ouvrier. En inversant le point de vue, LaValle nous donne à voir la ségrégation raciale telle qu’elle existait dans les années 20, les regards de travers, les questions dans la rue qui n’ont rien d’innocentes (qu’est-ce que vous faites ici ? Vous n’avez pas raté une sortie de métro ? Sous-entendu : dégagez d’ici, vous n’êtes pas le bienvenu !), le communautarisme blanc (les riches blancs qui, ô mon dieu, ne se mélange pas avec les pauvres noirs), et les violences physiques sur lesquelles la police ferme bien volontiers les yeux (après tout, ce noir n’avait pas à aller dans un quartier blanc !)… L’auteur n’oublie pas non plus l’hostilité qui existe entre les différentes cultures noires, preuve que l’intolérance était partout. Voilà qui, du point de vue narratif, rééquilibre un peu les choses avec le texte de Lovecraft ouvertement puant sur ce point et pour qui en dehors des WASP point de salut…

L’autre raison quant à la nécessité de lire « L’horreur de Red Hook », c’est que Victor LaValle fait plus qu’une réécriture du récit de Lovecraft, il se l’approprie totalement pour, là où Lovecraft s’est contenté d’en faire un texte fantastico-horrifique, le replacer très clairement au sein du mythe de Cthulhu. Alors certes, ce « mythe » n’a pas été pensé par l’auteur de Providence, il n’empêche qu’il est devenu un élément fondamental de la culture fantastique moderne et que replacer l’histoire imaginée par Lovecraft dans ce contexte « supérieur » lui donne une nouvelle ampleur indéniable. Et cet acte littéraire n’est d’ailleurs pas fait gratuitement puisque ce cher H.P.L. lui-même fait une apparition dans le texte de LaValle (sans être nommé mais le clin d’oeil est évident), demandant des explications sur ce qui s’est passé à Red Hook. Mais la police ne souhaite pas communiquer sur les vraies raisons derrière ces faits extraordinaires, Lovecraft repart donc avec une interprétation tronquée, parcellaire et donc fausse. Et il finira par nous écrire « L’horreur de Red Hook », qui n’est donc pas la vérité, non, non, la vérité c’est Victor LaValle qui la détient, et il nous la donne dans « La ballade de Black Tom » en version non censurée. C’est un petit coup de génie littéraire, je lui tire mon chapeau ! 😉

L’intrigue reprend donc celle imaginée par Lovecraft, mais vue par un personnage directement concerné par les événements horrifiques de Red Hook, et non plus seulement du point de vue de l’inspecteur de police Malone (personnage qui reprend les rênes de la narration dans le dernier tiers du récit). On suit donc Charles Thomas Tester qui a été missionné par une mystérieuse femme pour retrouver un vieux livre occulte. Sur le chemin du retour, il est abordé par un vieil homme qui lui demande d’effectuer une prestation musicale lors d’une soirée, prestation plus que bien payée. Tester accepte, mais le vieil homme, Robert Suydam, n’est pas n’importe qui : tout d’abord il est riche, blanc, et s’adonne à d’étranges occupations pour une personne de son rang. Des occupations qui poussent sa famille à le faire suivre par un détective et un policier pour prouver qu’il est sénile et récupérer son héritage. Tout ce petit monde va se télescoper, et entre pratiques occultes, différentes puissances aux buts différents, enquête policière et… Grands Anciens, c’est toute une ville qui va se retrouver au bord du gouffre.

Le texte de LaValle est donc extrêmement bien construit, reprenant le cadre de Lovecraft pour l’amener à un autre niveau, plus ambitieux, plus vertigineux aussi, tout en expliquant de façon rationnelle le pourquoi de la version lovecraftienne. Avec ces multiples rappels et une intertextualité foisonnante, LaValle parvient à tirer le meilleur du récit d’origine, pour finalement l’englober dans quelque chose de plus large, avec une conclusion reprenant l’introduction de « L’horreur de Red Hook » et une surprenante explication aux problèmes écologiques actuels. Après tout, le passage du temps pour Cthulhu n’est pas le même que pour nous pauvres humains…

Tout aurait pu être absolument parfait si Victor LaValle était parvenu à reprendre les mêmes étapes narratives que Lovecraft. Il a malheureusement fait l’impasse sur quelques scènes (la mariage de Suydam, le bateau et quelques autres) sans que cela ne soit expliqué, ce qui met à mal la cohérence de l’ensemble LaValleLovecraft. Un maigre défaut toutefois, et qui n’entache guère une oeuvre aboutie, à la construction ambitieuse, au style soutenu (qui n’a rien à voir avec celui de Lovecraft) et qui, au final, ne peut que forcer le respect. Bravo !

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Shaya, Le chien critique, L’ours inculte, ApophisBoudicca, Nebal, Célindanaé, Feyd RauthaLutin82, Soleil vert, Blackwolf.

 

  
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