Cthulhu, le mythe, tome 2, de Howard Phillips Lovecraft

Posted on 30 avril 2019
Lovecraft à nouveau ! C’est comme ça, en ce moment je suis dans une période Lovecraft. Et donc, après la lecture il y a un an et demi du premier volume de ce qu’on pourrait appeler un « best-of » de Lovecraft centré sur ce fameux (et bancal…) « mythe de Cthulhu » (et avec de nouvelles traductions), place cette fois au… (roulement de tambour)… deuxième volume ! Bravo c’était difficile. Au programme, treize textes, que je m’en vais vous décortiquer.

 

Quatrième de couverture :

Howard Phillips Lovecraft est sans nul doute l’auteur fantastique le plus influent du XXe siècle. Son imaginaire unique et terrifiant n’a cessé d’inspirer des générations d’écrivains, de cinéastes, d’artistes ou de créateurs d’univers de jeux, de Neil Gaiman à Michel Houellebecq en passant par Metallica.

Le mythe de Cthulhu est au cœur de cette oeuvre : un panthéon de dieux et d’êtres monstrueux venus du cosmos et de la nuit des temps ressurgissent pour reprendre possession de notre monde. Ceux qui en sont témoins sont voués à la folie et à la destruction. Treize récits du mythe sont ici réunis dans une toute nouvelle traduction.

À vos risques et périls, marchez sur les traces des profanateurs de sépultures qui invoquent l’esprit d’un molosse démoniaque, parcourez les régions maudites des Catskills hantées par des entités supérieures millénaires, explorez les paysages aux couleurs impossibles de la lande du diable d’Arkham, et perdez-vous dans les montagnes de la démence en Antarctique, berceau infernal des Grands Anciens, descendants des étoiles…

 

Des textes mineurs et d’autres exceptionnels

Il serait idiot de prétendre que Lovecraft n’a écrit que de grands textes. C’est tout d’abord faux au sens premier du terme : il n’a écrit qu’un seul roman, ou considéré comme tel (« L’affaire Charles Dexter Ward »). C’est également faux qualitativement, le premier volume l’avait montré, l’auteur de Providence avait aussi écrit des textes mineurs. Non, Lovecraft n’était pas un surhomme littéraire, et ce deuxième recueil le montre aussi.

Il est d’ailleurs assez étonnant ce recueil. Très déséquilibré en fait. Il est en effet composé de treize textes, dont les trois derniers constituent à eux seuls quasiment les trois quarts du volume. On a en fait deux textes longs, les deux derniers, le reste étant beaucoup plus court. Est-ce un mal ? Pas forcément si la qualité suit, mais ce n’est pas toujours le cas. On aurait peut-être pu être un peu plus indulgent sur l’intérêt de certains textes si on avait un minimum d’informations pour nous les présenter, comme le fait que le premier d’entre eux (« Azathoth »), très court, n’est que le début d’un roman que l’auteur n’a jamais terminé. Ou bien que le deuxième (« Histoire du Necronomicon ») est quasiment de la non-fiction, et tente de donner une histoire à ce vrai-faux livre cité dans de nombreux récits de Lovecraft. Mais aussi que le troisième (« Nyarlathotep ») est basé sur un rêve de l’auteur qu’il a posé par écrit, du moins son début, encore à moitié endormi… Ça manque un peu de présentation tout ça, et c’est bien dommage, ce genre d’indications éclaire les textes d’une manière bien différente.

Au-delà de ça, et de ce déséquilibre dans la longueur des textes, il faut aussi considérer les dates de rédaction. Si je fais la distinction entre les dix premiers textes et les trois derniers, ce n’est pas seulement en raison de leur taille. En effet les dix premiers ont tous été écrits entre 1917 et 1922 (à une exception près, celle de « Histoire du Necronomicon » écrit en 1927), on peut donc les considérer comme des textes « de jeunesse » (Lovecraft est née en 1890), donc une indulgence est à envisager. Les trois derniers en revanche, ont été écrits entre 1927 et 1935, les années 30 étant considérées sur le plan qualitatif comme « l’âge d’or » de Lovecraft. Là encore, rien n’est précisé sur ce sujet alors qu’il s’agit d’une information non négligeable. Dommage. Encore.

Mais passons aux textes. Je vais faire très synthétique, c’est parti.

« Azathoth » : un récit assez onirique d’un homme qui vit dans une ville grise et industrieuse, et qui regarde les étoiles depuis sa fenêtre. C’est court et évocateur mais, comme je l’indique plus haut, ce n’est qu’une introduction à un roman jamais écrit, et donc ça en mène à rien (et ajoutons que le Azathoth du titre n’apparaît pas…). Mais stylistiquement, si on est sensible à l’écriture de Lovecraft, il y a un petit quelque chose. Notez la très belle introduction (l’auteur est coutumier du fait, sachant très bien que pour capter le lecteur, les premiers mots sont importants) :

Lorsque la vieillesse tomba sur le monde et que les hommes perdirent leur capacité à s’émerveiller, quand les villes grises dressèrent dans les cieux voilés les hautes tours funestes et laides dans l’ombre desquelles on ne pouvait plus rêver ni au soleil, ni aux prés florissant du printemps, quand le savoir dépouilla la terre de son manteau de beauté et que les poètes ne chantèrent plus que les fantômes déformés par leurs regards troubles et tournés vers l’intérieur, quand toutes ces choses arrivèrent, effaçant pour toujours les espoirs enfantins, un homme quitta la vie pour voyager dans l’espace où s’étaient enfuis les rêves du monde.

« Histoire du Necronomicon » : une succession de dates pour donner un passé tangible à ce livre maudit bien connu des amateurs de l’auteur. Uniquement fait pour compléter la « mythologie » de ce vrai-faux roman, lui donner une apparence de réalité.

« Nyarlathotep » : cette fois, le personnage donnant son titre au texte apparaît bel et bien. On est pourtant encore assez loin de l’entité terrifiante qui réapparaîtra dans des textes ultérieurs. Et son influence sur le monde extérieur le fait ici plus passer pour un prestidigitateur vaguement terrifiant. Bof.

« Dagon » : nouvelle la plus ancienne du recueil (1917), elle fait pourtant partie des vraies réussites. On y trouve un homme capturé par la marine allemande durant la Première Guerre Mondiale qui parvient à s’échapper dans un canot de sauvetage et ère durant un temps indéterminé. Il finit par se retrouver dans un lieu très étrange… Comme un brouillon de « L’appel de Cthulhu », ce récit, bien que ne possédant pas les qualités narratives ou structurelles de son illustre successeur, parvient à installer un véritable ambiance de mystère, se transformant pour le narrateur en terreur pure durant la conclusion. C’est d’ailleurs l’un des nombreux textes utilisant la technique, largement éprouvée par Lovecraft, du témoignage du narrateur, postérieur aux faits relatés. C’est efficace, ça fonctionne.

« De l’au-delà » : j’avoue ne pas être très convaincu par cette nouvelle relevant plus ouvertement de la science-fiction. Non pas que ce soit mal écrit, bien au contraire, mais le prétexte SF pour nous présenter d’autres plans d’existence a un peu vieilli… En revanche, la chute est efficace.

« Le molosse » : ce récit de deux hommes aimant à collectionner des reliques d’outre-tombe, ce qui va forcément finir par se retourner contre eux, relève assez franchement du roman gothique. Personnages décadents et victimes d’un ennui très aristocrate, mort omniprésente, cimetières, les éléments relatifs au genre sont bien présents. Il est le premier texte de Lovecraft à explicitement nommer le Necronomicon. En dehors de ça, son lien avec le « mythe de Cthulhu » est extrêmement ténu. Sympathique mais loin d’être inoubliable.

« La musique d’Erich Zann » : sympathique récit sur un homme qui cherche à en savoir plus sur le mystérieux locataire musicien habitant tout en haut de son immeuble, au sein d’une rue (parisienne ?) qui semble bien difficile à trouver. Là encore, les faits sont racontés par le narrateur de manière rétrospective. Cette manière toute artistique de repousser l’indicible ne manque pas d’intérêt.

« Par-delà le mur du sommeil » : peu de choses à dire sur cette histoire guère marquante, là encore très éloignée de Cthulhu et toute sa clique. Avec un attirail relevant de la SF, on est à nouveau sur un texte nous décrivant un autre plan d’existence, astral pourrait-on dire. Il est amusant de constater que le phénomène astronomique cité à la fin du texte a réellement existé, ce qui montre le grand intérêt que vouait Lovecraft à cette discipline. Evidemment, pour s’en rendre compte, il faut faire quelques recherches puisqu’il n’y a pas d’informations livrées dans le recueil, sans doute son grand défaut quand on cherche à aller un peu plus loin que la « simple » lecture des textes (et il y a matière à aller beaucoup plus loin…).

« Le temple » : une nouvelle très réussie, qui là aussi à sa manière préfigure ce qui deviendra « L’appel de Cthulhu » : cité immergée, récit (sous-)maritime, reliques étranges, personnages « possédés », folie, etc… Tout y est, avant l’heure. N’omettons pas de signaler qu’il s’agit à nouveau d’un témoignage… Comme « Dagon », c’est un récit à lire pour comprendre vers quoi il débouchera quelques années plus tard, à la narration simple mais très efficace.

« La peur qui rôde » : pur récit d’horreur (et qui n’a rien à voir non plus avec le mythe de Cthulhu…), « La peur qui rôde » fait penser, de par sa manière très citadine de représenter les habitants de la campagne reculée comme des êtres dégénérés, à « L’abomination de Dunwich » qui lui est supérieur à tous les égards. Cela ne fait pas de celui-ci un mauvais texte, mais il est disons assez convenu, a sans doute le défaut d’être un peu trop long pour ce qu’il a à raconter (le texte a été commandé à Lovecraft pour être expressément édité sous forme épisodique, en quatre parties), et avec une chute qu’on voit venir d’un peu trop loin.

« La couleur tombée du ciel » : alors là, on entre de plain-pied dans les meilleurs textes de Lovecraft. Ce récit est une superbe réussite. Cette manière de faire monter la tension au fil d’un texte basé sur un évènement certes concret (la chute d’une météorite) mais dont « l’objet » est tout à fait abstrait (cette couleur qui émane des formes de vie infectées) est remarquable. Qui plus est, c’est une des plus belles représentations du cosmicisme prôné par l’auteur, à savoir que l’homme n’est qu’une poussière au sein d’un univers vaste et dépassant largement l’entendement humain. Les formes de vie qui s’y trouvent ne peuvent être comprises par l’humanité car relevant d’une toute autre logique de fonctionnement. Ainsi la notion de bien ou de mal n’a pas lieu d’être calqué sur les créatures imaginées par ce cher H.P.L., puisque les actes de celles-ci relèvent plutôt de la complète indifférence qu’elles éprouvent envers l’humanité. Comme si nous-même écrasions une fourmi par inadvertance au cours d’une promenade printanière… Excellent texte, l’un des meilleurs de Lovecraft.

« L’ombre immémoriale » : ce récit est plus connu sous le titre (dans l’ancienne traduction de Jacques Papy) « Dans l’abîme du temps ». A nouveau basé sur un témoignage, ce texte est clairement divisé en deux parties. La première, située à Arkham, revient sur cet homme qui a durant presque cinq ans été « absent », comprenez par là qu’il a été un autre homme, comme s’il s’était transformé en quelqu’un d’autre, avec un comportement différent, des centres d’intérêt différents, etc… Lorsqu’il est redevenu lui-même, il n’avait plus le souvenir des cinq années passées mais s’est retrouvé régulièrement victime de cauchemars. La deuxième partie concerne une expédition en Australie qui pourrait bien faire écho à ces fameux cauchemars. Deux parties qui, l’une comme l’autre, fonctionnent très bien. Le basculement entre rêve et réalité est bien mené, et la montée en tension, avec le déluge d’adjectifs et d’épithètes tout à fait lovecraftien, est redoutablement efficace. Jusqu’à une chute pas totalement surprenante mais d’une logique absolue qui ne manque pas de faire tout de même son petit effet vertigineux. Le cosmicisme est là encore au rendez-vous pour un récit qui explore en détail (d’où sa longueur) les thèmes qui ont fait le succès de Lovecraft (horreur cosmique, cité perdue antédiluvienne, etc…). Excellent.

« Les montagnes de la démence » : que dire de cette longue nouvelle qui n’ait pas déjà été dit ? Oeuvre majeure de Lovecraft, jouant sur l’effet saisissant d’une action se déroulant sur un territoire inhospitalier largement inexploré au moment de son écriture (l’Antarctique), « Les montagnes de la démence » (qui auront du mal à se défaire de leur ancien titre mythique « Les montagnes hallucinées »…) est énorme dans tous les sens du terme. De par sa longueur, qui fait presque de ce texte un court roman. De par son excellence narrative aussi. On a à nouveau un témoignage censé mettre en garde contre ce qui se cache en Antarctique, un témoignage qui détaille de manière extrêmement précise ce qu’a vécu le narrateur durant son expédition à visée scientifique, financée par l’université Miskatonic d’Arkham. Plusieurs parties se succèdent, en débutant avec un aspect scientifique et technique solide, donnant un côté concret substantiel au récit, puis tombant petit à petit toujours plus profondément dans l’horreur, l’incompréhension et… l’indicible bien sûr. C’est sans doute très bavard, Lovecraft ne lésine pas sur les descriptions (avec moult adjectifs bien sûr, dans le champ lexical de la terreur), tel le scientifique qu’il met en scène. Le côté nerveux et ramassé qu’on peut trouver dans d’autres grands textes comme « L’appel de Cthulhu » ou « La couleur tombée du ciel » est ici absent au profit d’un approfondissement de ce que les personnages découvrent. Archéologie, mythologie, histoire, tout y passe et tout concourt à rendre tangible ce qui se cache dans le noir. Le cosmicisme est à nouveau à l’honneur, le mal n’est pas forcément là où on le croit, et Lovecraft parvient à créer l’émoi sans montrer grand chose. Suggérer plutôt que montrer frontalement, c’est quelque chose que l’auteur a toujours su parfaitement utiliser, sans que le lecteur ne s’en trouve frustré, bien au contraire puisque c’est son imagination qui tourne à plein régime. Superbe, encore.

Alors donc, que conclure de ce recueil ? Que tous les textes ne relèvent pas du mythe de Cthulhu, mais peu importe car d’une part ce fameux mythe n’a été formalisé (et transformé/utilisé) qu’après la mort de l’auteur par August Derleth, un mythe qui, si l’on ne se fit qu’aux écrits de Lovecraft n’est d’ailleurs pas toujours cohérent. Et d’autre part, mythe ou pas, là n’est pas la question car en tant que « best-of », ces recueils ne manquent absolument pas d’intérêt même si les textes mineurs et courts sont laaaaaargement éclipsés par les trois derniers, absolument excellents. Trois récits qui, en tant que tels, valident complètement l’existence de ce deuxième volume. Ne faisons donc pas la fine bouche, « Cthulhu, le mythe, livre 2 » est une lecture hautement recommandable. Et bien évidemment, je ne manquerai pas de lire le troisième et dernier volume, tant la parution de l’intégrale « prestige » éditée par Mnémos se fait tant désirer (printemps 2020, au mieux)…

 

Lire aussi les avis de Fant’Asie, Mickaël Barbato (sur les 3 volumes).

 

  
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