Bifrost 94, spécial John W. Campbell Jr.

Posted on 6 mai 2019

Hop, un nouveau Bifrost, consacré à un homme dont l’importance en tant qu’éditeur est supérieure à celle qu’il a eu en tant qu’auteur, j’ai nommé John W. Campbell Jr., le « façonneur d’âge d’or » d’après la couverture illustrée relativement sobrement par Nicolas Sarter.

Après un édito centré sur l’homme de ce numéro, on jette un oeil avide sur les critiques des parutions récentes, histoire de voir si on a raté un truc important. Verdict : deux ou trois choses éventuellement, mais rien de prioritaire si ce n’est le recueil d’articles consacré à Theodore Sturgeon, « Le plus qu’auteur », qui m’a définitivement convaincu. Achat prochainement !

Du côté des revues, on se délecte toujours de l’oeil critique et méchamment amusant de Thomas Day, avant de s’intéresser à Philippe Gady, illustrateur de longue date du Bélial’, dans un belle interview dans laquelle il démontre son engagement dans diverses causes « durables » en plus d’être, semble-t-il, un homme discret et ne cherchant pas la gloire et les paillettes, bien au contraire.

L’article « Scientifiction » de ce numéro est signé Roland Lehoucq et Frédéric Landragin, et fait le focus (haha) sur la photo. De son évolution, ses « détournements » (trucages ou autres), son utilisation scientifique puis dans le cadre de la science-fiction. Intéressant, mais j’avoue que j’attends plutôt des articles « Scientifiction » qu’ils s’attellent à la science pure et dure plutôt qu’aux techniques.

La rubrique des news fait le point sur les festivals à venir, sur quelques fanzines, et sur le renouveau des anthologies télévisées, telles « Philip K. Dick’s Electric Dreams », « Black Mirror », le reboot de « The Twilight Zone » et le tout récent « Love, Death + Robots ». Et voir des nouvelles adaptées à la télé, moi ça me va tout à fait !

Passons enfin au gros morceau, le traditionnel dossier. John W. Campbell Jr. donc (qui perd son Jr. ici ou là…). Pas forcément le plus connu des personnages circulant dans le monde de la SF, et pour cause : il a plus oeuvré dans l’ombre (en tant qu’éditeur) que sous les projecteurs (en tant qu’auteur). Il n’a pourtant pas démérité dans le rôle d’écrivain, il a même été salué comme l’un des plus doués de sa génération. Mais sa promotion à la tête du pulp « Astounding Stories » puis plus tard « Unknown », et son ambition d’élever la SF à des standards plus hauts que ceux proposés par d’autres pulps comme « Amazing Stories » lui prendront presque tout son temps. Il a, de plus, été très peu traduit en France, d’où son relatif anonymat. Mais ne nous y trompons pas, cet homme a transformé la SF, il a lancé l’âge d’or en même temps que des auteurs comme Robert Heinlein, Isaac Asimov, Alfred E. Van Vogt, Theodore Sturgeon et bien d’autres, excusez du peu. C’est donc un homme extrêmement important, sans qui la SF ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

C’est ce que veut nous démontrer le dossier (63 pages), en commençant pas une biographie bien épaisse (26 pages) signée Francis Valéry, le même qui a oeuvré aux remarquables biographies des Bifrost consacrés à Theodore Sturgeon et Edmond Hamilton. Alors miam ! Sauf que pas tout à fait… Ça commence pourtant bien, c’est passionnant, détaillé, et on est à nouveau plongé dans cet univers en ébullition qu’était la SF des années 20-30-40. Malheureusement, arrivé au milieu des années 40, on n’en saura guère plus de la vie de Campbell, pourtant décédé en 1971. Un hiatus (hormis la mention complète des parutions des écrits de Campbell en volumes, un peu indigeste) de 25 ans, inexplicable, d’autant que je ne doute pas qu’il doit y avoir mille anecdotes qui auraient mérité d’être racontées, notamment quand on édite de tels auteurs. Comme la brouille avec Robert Heinlein dont nous parle l’édito… mais qui n’est jamais mentionnée dans le dossier ! Inexplicable, peut-être pas finalement : je suppose que Francis Valéry avait besoin de 20 pages supplémentaires. Dommage…

Le reste du dossier nous donne d’autres points de vue sur Campbell, qu’ils soient extérieurs (celui de Theodore Sturgeon dans une préface écrite pour la parution d’un recueil de Campbell en 1955), ou intérieurs (un article de Campbell lui-même sur comment écrire de la bonne SF, dans lequel transparaît un égo assez important disons, mais aussi un paquet de conseils dont certains sont toujours très valables, ou bien des extraits de sa correspondance, Campbell y apparaissant comme un homme visiblement très cultivé et aux idées bien arrêtées, quitte à choquer). Intéressant, mais je me demande si on n’aurait pas pu virer quelques trucs pour laisser un peu plus de place à Francis Valéry

Et pour revenir sur les écrits de notre homme, on trouve l’habituel guide de lecture, guide assez restreint puisque son travail d’éditeur a fortement limité le nombre de ses récits et qu’en plus il a été très peu traduit en France. Une fois n’est pas coutume, il semble que ses meilleurs aient été traduits et réunis dans un seul et même volume, « Le ciel est mort », paru dans la collection « Ailleurs et Demain » puis au Livre de Poche. Avis aux amateurs. Pour terminer, on trouve un bel article de Thomas Day revenant sur les adaptations cinématographiques de l’oeuvre la plus connue de Campbell, « La bête d’un autre monde », qui a donné, entre autres, le fameux « The thing » de John Carpenter. La recension ne serait pas complète sans mentionner l’impeccable (comme toujours) bibliographie signée Alain Sprauel.

Place maintenant aux quatre nouvelles de ce numéro. Dans la première, Sam J. Miller (l’auteur de « La cité de l’orque ») donne avec « Les choses à barbe » une suite au film « The Thing » de John Carpenter. Il en profite pour s’intéresser, c’est son « credo » pourrait-on dire, aux minorités (noirs, homosexuels…) et aux problèmes qui les touchent (SIDA, ségrégation, violences policières). Et… le reste ne m’a guère intéressé. Avec qui plus est un style assez confus, je suis allé au bout mais mon attention a vite décroché…

Laurent Queyssi en revanche, m’a nettement plus captivé. « Les nouvelles aventures de Flip-Flop » sont une critique au vitriol de Moulinsart, l’entreprise chargée de l’exploitation commerciale de l’oeuvre d’Hergé. On les connait pour être… tatillons pour dire le moins (et je n’en dirai pas plus ! 😀 Et d’ailleurs, les petits gars du Bélial’ se sont-ils rendus compte du risque qu’il prennent avec leur illustration ? 😉 ). Mais pas de trace de Moulinsart, d’Hergé ou de Tintin dans le texte ici présent. Non, on y parle de Moldinsor, Ferpé et Flip-Flop… Un Flip-Flop qui pourrait bien renaître sous le pinceau du narrateur de l’histoire, grand fan de l’oeuvre de Ferpé. Laurent Queyssi écrit ici un texte à la fois acide et lucide, avec en plus un joli complément familial avec la fille du narrateur (nommée Bianca…) qui semble avoir un nouvel ami assez particulier, ce qui donne l’occasion d’avoir quelques dialogues entre la jeune fille et son père plus vrais que natures. Le récit n’est pas d’une ambition folle, mais il est touchant, bien écrit, bien narré et la lecture coule toute seule.

Michael Rheyss (alias Ugo Bellagamba mais chut…) revient à l’affiche. Son dernier passage dans le Bifrost consacré à Edmond Hamilton était fort sympathique et il revient ici sur le même thème dans ce qui pourrait bien ressembler à un futur cycle, « Les ingénieurs Cosmiques », que l’introduction d’Olivier Girard rapproche du steampunk dans l’utilisation de personnalités ayant réellement existé. Mais exit les scientifiques ou auteurs du XIXème siècle, place à aux scientifiques et auteurs directement liés à l’histoire de la SF (Hugo Gernsback et Constantin Tsiolkovski dans le Bifrost 90, Mikhaïl Lavrentiev et Isaac Asimov (et d’autres auteurs cités…) ici). Et j’avoue que je trouve ça très excitant. Car d’une part Michael Rheyss nous donne ici un texte d’un connaisseur évident d’Asimov et de son oeuvre (et par extension il nous livre tout son amour pour le genre SF, comme il l’avait fait dans le Bifrost 90), mais donner de cette manière à la SF, au sein d’une sorte de société secrète, le rôle de préparer la population à un futur optimiste tout en guidant la recherche scientifique, je trouve ça diablement plaisant. Alors bien sûr, ça titillera tout particulièrement le fandom et quasiment personne d’autre, mais je trouve l’entreprise formidable. J’attends déjà un recueil de différents récits sur ce thème. 😉

Et enfin vient le texte de John W. Campbell Jr., « Le ciel est mort », écrit en 1935 (tremble, lecteur qui ne jure que par la SF moderne… 😀 ) dans lequel un pilote d’essai est victime d’un accident aéronautique qui l’amène à une expérience très particulière, et temporelle… On ne peut pas nier qu’il y a un certain lyrisme qui se dégage de ce texte, avec de belles images particulièrement frappantes. Il y a aussi un style un peu lourd, avec quelques répétitions, et des explications/justifications techniques un peu hasardeuses et surtout pas franchement nécessaires, notamment sur la fin. Je préfère en garder le meilleur, avec cette vision d’un monde mourant (ou pire…) et ce désespoir latent d’un homme que rien ni personne ne pourra secourir.

Dans la nuit silencieuse enveloppant l’univers, je veillais le cadavre d’une planète avec pour seuls compagnons les espoirs déçus d’innombrables générations anonymes d’hommes et de femmes.

Reste que je ne vais pas placer mes lectures de Campbell parmi les prioritaires.

Un Bifrost sympathique donc, mais qui ne renoue pas avec l’excellence des numéros consacrés à Hamilton et Sturgeon, la faute notamment à un dossier que j’aurais souhaité plus complet.

 

  
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