Quinzinzinzili, de Régis Messac

Posted on 17 juin 2019
Ma lecture de « L’oeil du purgatoire » de Jacques SPitz fut une excellente découverte. La preuve que la France avait aussi à cette époque des auteurs de genre de qualité. Pourquoi ne pas continuer à s’intéresser à cette période ? Les éditions de L’Arbre Vengeur ont quelques oeuvres de ce type au catalogue. Place donc à Régis Messac avec un roman au titre improbable, « Quinzinzinzili ».

 

Quatrième de couverture :

Bien sûr, cela fait des décennies que la littérature nous annonce l’anéantissement de la race humaine, notre capacité à nous détruire ne se discutant plus. Beaucoup de livres pour un sujet aussi crucial, mais dans le lot peu de chefs-d’œuvre…

Quinzinzinzili, ce roman au titre improbable, est pourtant de ceux-là, ses rares lecteurs n’en démordent pas, qui s’étonnent toujours de son ironie visionnaire, de son pessimisme halluciné et de ses trouvailles géniales. Publié en 1935, il a été imaginé par Régis Messac (1893-1945), considéré comme l’un des précurseurs du genre, et nous entraîne après le cataclysme, à la suite du dernier des adultes, témoin stupéfait de la renaissance du genre humain : sous ses yeux désabusés, un groupe d’enfants réinvente une Humanité dont l’Histoire a disparu. Et Messac, qui sait que la Civilisation est mortelle, nous offre le spectacle d’une poignée de gosses en train de lui régler son compte…

Stupéfiant, Quinzinzinzili renaît et devrait susciter l’admiration de ceux qui croient davantage aux vertus des Lettres qu’à celles de l’Homme.

 

Noir c’est noir

« L’oeil du purgatoire » de Jacques Spitz mettait déjà en avant une certaine misanthropie. Dans « Quinzinzinzili », c’est carrément la déchéance complète de l’humanité que nous décrit Régis Messac. Amis de la noirceur, bonjour ! Oh ceci dit, si ça peut aider à faire passer la pilule, l’auteur nous montre cela dans une forme où l’humour occupe une place prépondérante, un humour caustique, acide, mais qui fait mouche et qui permet au lecteur de ne pas sombrer dans la déprime la plus totale. « Quinzinzinzili » est donc un roman extrêmement noir, mais dont le fond est contrebalancé par une forme plutôt légère. Jugez plutôt.

Dans la continuité des romans relevant du genre « merveilleux-scientifique » de l’époque, « Quinzinzinzili » se déroule, du moins au tout début, à l’époque de son écriture (le roman a été publié en 1935). Régis Messac, dans la première partie du roman, fait un constat sur les relations internationales, puis extrapole pour esquisser ce qui deviendra un nouveau conflit mondial. Jouant avec la géopolitique de manière plutôt bien vue puisqu’à quelques détails près, il est bien proche de la réalité sur les alliances entre puissances de l’époque, Messac fait donc éclater la guerre. Une guerre de courte durée puisqu’une arme révolutionnaire mais ô combien destructrice (non ce n’est pas la bombe atomique…) va rapidement y mettre fin. Au détriment de l’humanité puisqu’elle finira éradiquée entièrement, à l’exception du narrateur, précepteur de deux enfants d’un lord anglais et dont le roman est en fait son journal, et d’un petit groupe d’enfants qui visitaient une grotte quelque part en Lozère. Ils sont donc, d’après ce qu’ils peuvent en juger, les derniers représentants de l’espèce humaine…

Et quels représentants ! Des enfants tout juste en pré-adolescence dont l’éducation, à peine commencée, va rapidement tomber aux oubliettes, jusqu’à leur langage qui devient totalement simplifié, déformé, pour ne reposer qu’en grande partie sur des morceaux de phrases à peine compréhensibles et uniquement phonétiques. Régression sociale, régression culturelle, l’humanité, du moins ce qu’il en reste, n’en sort pas grandie. Quant à ceux qui ont disparu, on ne peut pas dire qu’ils aient été plus malins dans leur volonté de destruction inébranlable. Vous l’aurez compris, l’Homme est un loup pour l’Homme. Et le pire c’est que même au sein de ce petit groupe, représentant une mini-société en vase clos, les mêmes schémas se répètent. Prémices d’une religion (le Quinzinzinzili devenant le nom de Dieu, ou du moins ce qui s’en rapproche le plus, c’est à dire tout ce que les enfants ne connaissent et/ou ne comprennent pas), relations sociales basées sur le rapport de forces, violence omniprésente qui n’est plus endiguée par un code moral aux abonnés absents (mais la « vraie » civilisation n’a pas fait mieux…), le roman est la démonstration éclatante que l’Homme ne fonctionne qu’à travers ses plus bas instincts. Oui c’est noir, c’est sans doute l’époque de son écriture qui veut ça vu la situation géopolitique en Europe et dans le monde. Comme une mise en garde qui n’a pas été écoutée puisque l’Histoire, la vraie, n’est pas passée loin de ce que décrit le roman. Et quand on sait que Régis Messac lui-même a disparu en 1945 dans un camp de concentration allemand, l’avertissement qu’il lance à travers son roman n’en est que plus édifiant…

À la fois drôle et terrible, décapant et effroyablement cynique, « Quinzinzinzili » est donc un court roman coup de poing. On pense bien évidemment à « Sa majesté des mouches » de William Golding, en plus noir encore. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Golding a écrit son roman en 1954, c’est donc « Sa majesté des mouches » qui devrait faire penser à « Quinzinzinzili » et non l’inverse. Ce serait d’ailleurs un juste retour des choses tant ce texte n’a rien perdu de son impact. Doté d’une préface et de quelques documents annexes (la préface à l’édition originale qui lançait la collection « Hypermondes » de Régis Messac, une lettre de Théo Varlet qui dit tout le bien qu’il pense du roman et une bibliographie de Messac), cette édition de « Quinzinzinzili » mérite donc largement d’être mise en pleine lumière, le roman étant une vraie et belle perle de la SF à la française de l’époque, dont le fond reste toujours (malheureusement…) d’actualité.

 

Lire aussi les avis de Nebal, Dionysos, Amartia, Moglug, Ô Grimoire, Ludo, Gracie, Kalie.

 

  
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