La fille automate, de Paolo Bacigalupi

Posted on 20 juillet 2012

Paolo Bacigalupi. Un nouvel auteur avec qui il va falloir compter dans les prochaines années. En effet, « La fille automate » a raflé le prix Hugo 2010, le prix Nebula 2009, ainsi que le prix John Wood Campbell Memorial 2010 et le prix Locus du premier roman 2010. Pour un premier roman, avouez que ça laisse rêveur ! Arrivée en France en février 2012, cet ouvrage était précédé d’une flatteuse réputation (due entre autres aux lecteurs de la V.O.) et donc très attendu.

 

Quatrième de couverture :

Fin du XXIe siècle, après le grand krach énergétique, la calorie est devenue l’unité la plus recherchée. Anderson Lake travaille en Thaïlande pour AgriGen, une multinationale agroalimentaire. Sa couverture de gérant d’usine lui permet de passer au peigne fin les marchés des rues de Bangkok à la recherche de denrées que l’on croit disparues. Là, il rencontre Emiko.
Emiko est la Fille automate, une belle et étrange créature abandonnée. Emiko n’est pas humaine, elle fait partie du Nouveau Peuple, c’est un être artificiel élevé en crèche et programmé pour satisfaire les caprices décadents d’un homme d’affaires de Kyoto.
Considérés comme des êtres sans âme par certains, comme des démons par d’autres, les automates sont des esclaves, des soldats et des jouets pour les plus riches dans ce futur proche et effrayant où les sociétés de calories dirigent le monde. L’ère du pétrole est passée, et les effets secondaires des pestes génétiquement modifiées ravagent la terre.
Qu’arrive-t-il quand les calories deviennent monnaie ? Quand le bioterrorisme devient un outil de profit pour les entreprises ? Quand les dérives génétiques dudit bioterrorisme forcent l’humanité à basculer dans l’évolution posthumaine ?

 

Un gros roman calorique

Posons le décor : les réserves de pétrole sont épuisées. Des énergies fossiles, seul le charbon est exploité, mais à des coûts exorbitants ne le réservant qu’à de rares états ou organisations suffisamment bien portants pour se le permettre. La principale énergie utilisée est d’origine humaine ou animale : on utilise les mouvement pour créer de l’énergie, un peu comme un dynamo de vélo. C’est d’ailleurs exactement ce principe qui est utilisé pour les ordinateurs à pédales… Pour les gros besoins énergétiques, on utilise des « mastodontes », sortes d’éléphants génétiquement modifiés. Bien sûr, cette énergie ne pourra jamais proposer autant de puissance qu’avant la « Contraction », période qui a vu le monde s’écrouler. Ainsi les avions ou les bateaux à moteur ont disparu, place aux dirigeables et au clippers…

Dans cette société issue de cette gigantesque crise énergétique, les seules organisations réellement puissantes sont les sociétés d’agroalimentaire génétique. Car l’agriculture ne survit qu’à grand peine à toutes les épidémies frappant la planète de manière régulière. Et ces sociétés qui proposent des plants génétiquement modifiés et résistants aux germes épidémiques (mais stériles, pour que les pays dépendant de ces produits soient dans l’obligation d’en acheter toujours plus) sont finalement celles qui font la pluie et le beau temps sur la planète. A une exception près : la Thaïlande. Ce pays a en effet précieusement conservé une banque de semences naturelles, lui permettant grâce à des subtils « tranpiratages » génétiques de garder son indépendance énergétique et alimentaire.

C’est dans ce pays d’Asie du sud-est, au sein d’un monde fort déplaisant qu’évoluent les personnages de ce roman, allant d’un employé d’une de ces firmes étrangères tentant de forcer la main au gouvernement thaïlandais pour écouler leurs produits, à un réfugié chinois louvoyant entre caïds locaux et secrets potentiellement lucratifs de son employeur et qui a fuit la Malaisie après l’invasion par les « Bandeaux Verts » qui ont instauré la loi musulmane, en passant par deux représentants du Ministère de l’Environnement chargés de traquer les anomalies génétiques et de lutter contre l’importation illégale d’éléments remettant en cause l’indépendance énergétique et alimentaire du pays, ou bien la fameuse fille automate, cette jeune femme génétiquement modifiée par les Japonais et abandonnée par son maître dans un pays qui a proscrit tout organisme génétiquement modifié venant de l’étranger… Les trajectoires de ces différents personnages, tous intéressants, tous différents et surtout tous profondément humains dans leurs choix et leurs réactions, se mélangent et aboutissent à une remise en cause de tout un pays qui vacille sur ses fragiles fondations.

C’est un bien triste monde qui nous est proposé par Paolo Bacigalupi, déprimant même, mais surtout réaliste dans sa vision de la prédominance de biotechnologie alimentaire et de ses dérives. Difficile de ne pas penser à Monsanto quand l’auteur évoque AgriGen et ses méthodes discutables… C’est en cela que ce roman est effrayant : il décrit un avenir qui semble réaliste, malgré sa noirceur.

« La fille automate » est un roman qui prend son temps. J’ai même été dérouté au début de ma lecture : un peu lent, il pose les bases de son récit plutôt tranquillement même si cela s’avère nécessaire pour la compréhension des enjeux et du contexte, et est ponctué de mots thaïlandais dont parfois le sens m’a échappé, ainsi que de certaines répétitions désagréables (les personnages ne cessent de « grimacer »). Puis le roman s’emballe, et emporte le lecteur dans une fuite en avant, passionnante et terrible à la fois, partant de petits éléments pour finir par impacter le pays tout entier. Car même si la survie des états, des sociétés et des êtres humains est devenue délicate, les hommes restent des hommes et si tous luttent pour leur survie, certains n’ont pas perdu leur soif de pouvoir…

Et donc malgré ce démarrage poussif dans le premier tiers, j’ai été ensuite totalement subjugué par cet ouvrage, passionnant et glaçant, visionnaire et déprimant, emballant et effrayant, et original dans sa vision pessimiste du futur biotechnologique et agroalimentaire (qui change enfin des conflits nucléaires et autres fins du monde éculées), qui aurait sans doute pu être allégé de quelques pages (il pèse bien ses 600 et quelques pages) mais qui mérite sans aucune contestation possible tous les prix qu’il a reçus. Nul doute que nous n’avons pas fini d’entendre parler de Paolo Bacigalupi. Et si ses écrits suivants sont du même niveau que celui-ci, nous ne pouvons que nous en réjouir !

 

Voir les chroniques de Gromovar, Efelle, Guillaume, Anudar, Tigger Lilly, Lhisbei, Endea.

Chronique réalisée dans le cadre du challenge « Fins du monde » de Tigger Lilly.

  
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