Même pas mort, de Jean-Philippe Jaworski

Posted on 20 janvier 2014

Un nouveau roman de Jean-Philippe Jaworski est forcément un évènement, dans le petit monde de la littérature de genre bien sûr, mais aussi, osons le dire, dans le monde de la littérature tout court (même si ce monde ne le sait pas forcément, mais passons…). Après les succès critiques et publics de « Janua Vera » et « Gagner la guerre », l’auteur s’est temporairement détourné de son univers, le Vieux Royaume, pour s’orienter vers une fantasy à forte tendance historique chez les Celtes aux alentours du VIème siècle avant JC…

 

Quatrième de couverture :

Je m’appelle Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Pendant la Guerre des Sangliers, mon oncle Ambigat a tué mon père. Entre beaux-frères, ce sont des choses qui arrivent. Surtout quand il s’agit de rois de tribus rivales… Ma mère, mon frère et moi, nous avons été exilés au fond du royaume biturige. Parce que nous étions de son sang, parce qu’il n’est guère glorieux de tuer des enfants, Ambigat nous a épargnés. Là-dessus, le temps a suivi son cours. Nous avons grandi. Alors mon oncle s’est souvenu de nous. Il a voulu régler ce vieux problème : mon frère et moi, il nous a envoyés guerroyer contre les Ambrones. Il misait sur notre témérité et notre inexpérience, ainsi que sur la vaillance des Ambrones. Il avait raison : dès le début des combats, nous nous sommes jetés au milieu du péril. Comme prévu, je suis tombé dans un fourré de lances. Mais il est arrivé un accident. Je ne suis pas mort.

 

Jaworski : roi du monde ?

Même pas mort - JaworskiIl est peu d’auteurs qui ont su faire l’unanimité, au sein de la critique comme du public, comme l’a fait Jean-Philippe Jaworski en seulement deux ouvrages. Son nouveau roman était donc attendu au tournant, pour savoir si l’auteur allait confirmer son incroyable talent, ou bien si la chance du débutant avait curieusement oeuvré deux fois de suite.

Ceux qui suivent l’actualité littéraire du genre savent déjà que les critiques en majorité dithyrambiques pleuvent à nouveau sur ce roman, et ce n’est pas déflorer ma chronique que de dire que je n’irai pas à l’encontre de tous ces éloges. Car de qualités, ce roman est pétri.

Prenant place aux alentours du VIème siècle avant JC, l’histoire se base sur un personnage mentionné dans « Histoire romaine » de Tite-Live : Bellovèse. Qui dit Celtes dit bien souvent îles britanniques et/ou Bretagne. Mais ce serait oublié que les Celtes, à leur période d’expansion maximale, se sont développés jusqu’en Europe centrale. Jean-Philippe Jaworski en a bien conscience (le travail documentaire qu’il a effectué sur cette civilisation est tout simplement phénoménal alors qu’elle a été complètement éradiquée par assimilation, tout d’abord par les Romains, puis par l’arrivée du christianisme, sa culture essentiellement orale n’ayant pas facilité les recherches…), et tout en commençant son roman en Bretagne (île de Sein, etc…), nous envoie ensuite dans la Gaule profonde.

Bituriges, Turons, Osismes, Arvernes, Carnutes, Lémovices, les peuples gaulois d’alors abondent, et il n’est pas inutile d’avoir une carte ou Wikipedia pas loin de soi si on veut vraiment suivre et comprendre les différends intervenants, tout en sachant que ce n’est absolument pas une nécessité, tant il est facile de se laisser happer par la fluidité du récit. Et c’est là la magie Jaworski : avoir su transformer un travail documentaire colossal (les lieux, la culture celte, etc… sont plus vrais que nature !) en un roman passionnant.

Car oui, passionnant, le roman l’est, sans aucun doute ! À commencer par un prologue absolument renversant de beauté, empreint de solennité, de gravité, pas de doute : l’orfèvre Jaworski n’a rien perdu de sa plume ! Le reste du roman, tout en étant plus « léger » que ce somptueux démarrage, est à l’avenant : l’écriture de l’auteur, bardée de termes rares et de tournures de phrase à faire pâlir le plus hardi des poètes, le place parmi les plus belles plumes françaises. Et nouveau tour de force : à aucun moment on a le sentiment que l’auteur en fait trop, force le trait pour éblouir le lecteur. Non, au contraire, la fluidité du récit est bel et bien là, et on se laisse entraîner dans ce mystérieux monde celte.

Mystérieux car, fantasy oblige, le romancier a parsemé son récit d’allusions (voire même un peu plus…) à un monde magique, fantastique, qui côtoie celui des hommes. Rien de tolkienien ici, on est dans une fantasy proche des mythes celtes (là encore la documentation de l’auteur fait merveille, toutes les manifestations recensées dans le roman ne doivent rien au hasard), avec ces êtres mystérieux qui se cachent derrière chaque pierre, chaque arbre d’une forêt. Un monde magique qui n’a peut-être rien de fantastique puisque les personnages ne doutent pas de leur existence, tout en le craignant. Après tout, les êtres divins, magiques, ont leur propre mode de pensée, qui ne correspond peut-être pas avec celui des hommes… Cet aspect fantastique prend toute son importance pour former cette superbe ambiance qui parcourt le roman. Et même s’il n’en constitue pas l’essentiel (le roman tient définitivement plus du roman historique que de la fantasy pure), c’est un élément qui n’est pas seulement là pour faire joli.

La construction du récit est une autre de ses qualités. Déconstruit chronologiquement, il reste pourtant tout à fait compréhensible, tout en s’éclairant progressivement. Certains passages, mélanges de présent et de passé, de rêve et de réalité, sont d’ailleurs habilement construits, les transitions étant remarquables de finesse.

Je ne m’aventurerai pas à comparer « Même pas mort » avec le roman précédent de l’écrivain, « Gagner la guerre », tant les différences sont nombreuses. Sans doute moins flamboyant (Bellovèse n’est pas Benvenuto), moins gouailleur, moins tape-à-l’oeil, il pourra peut-être en dérouter certains, mais il m’apparaît comme bien plus réussi car bien plus « construit » sur le fond comme sur la forme. Un jugement un peu hâtif sans doute, puisqu’il ne s’agit que du premier tome de la trilogie « Rois du monde ». Je pourrais sans doute encore écrire des lignes et des lignes emplies d’adjectifs laudatifs pour tenter de vous convaincre que ce roman est un pur bijou de finesse, de construction, de documentation, d’écriture, mais je crois que la meilleure chose que vous ayez  à faire, c’est encore de le lire. Et là, vous n’aurez plus aucun doute…

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Blackwolf, RavenEfelle, Nébal, Kissifrott, Simon Courtois, Lune, Xapur, CuchulainPhilémont, Cédric Jeanneret, Lullaby, Mat, Manu, Morgan, Frédéric Rackay, Matthieu Roger.

Chronique écrite dans le cadre des challenges « Mythic Winter Fiction » de Lhisbei et « Francofou » de Doris.

Winter Mythic Fiction Challenge  challenge-francofou

 

  
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