Autobiographie d’une machine ktistèque, de R.A. Lafferty

Posted on 15 avril 2014

Changement de ton chez Actes Sud, dans leur toute récente collection SF baptisée « Exofictions ». Après un roman de lancement, très « blockbuster », facile à lire et plutôt efficace dans son genre (« Silo » de Hugh Howey), c’est cette fois-ci la réédition d’un roman qui n’était plus disponible depuis plus d’une trentaine d’années qui arrive. Mais pas n’importe quel roman, puisque cette « Autobiographie d’une machine ktistèque » (connue auparavant sous le nom « Tous à Estrevin ! ») risque d’en surprendre plus d’un…

 

Quatrième de couverture :

« Au commencement il y eut une interruption (…). Mais une interruption peut-elle survenir au commencement ? » ; Ainsi s’ouvre la première autobiographie jamais écrite par une machine… Créée par l’Institut pour la Science Impure, veillée par un géant au petit pied, une éternelle petite fille, un inventeur sans génie aux créations formidables, un grand roi sans couronne et un fantôme qui n’existe pas, la machine ktistèque n’est rien moins que le compendium mécanique de l’humanité. Machine pensante qui englobe toutes les consciences, elle doit apporter la réponse à l’humanité. Que les hommes sachent quelle est la question, c’est une autre histoire…

Marginal magnifique de la SF, Lafferty multiplie dans ce roman fou les expérimentations poétiques et fouille l’absurde sans relâche pour y dénicher du sens et du non-sens. Du Livre d’Isaïe au traité de Pline sur les géants, de Platon à saint Thomas d’Aquin en passant par le martyrologe, il convoque mille références, toutes plus ou moins truquées ou détournées, comme si son roman s’inscrivait dans une histoire parallèle de la littérature et de la philosophie. Au fil d’une trame rigoureusement bordélique et délibérément zinzin, il tisse une jubilatoire et singulière métaphore de la création. Car cette machine, créée avec le « cellogel » des hommes et censée leur donner la connaissance d’eux-mêmes, ne serait-ce pas la littérature elle-même ?

Plusieurs décennies après sa sortie, « Autobiographie d’une machine ktistèque » reste en tout cas l’une des propositions les plus fascinantes de la science-fiction américaine.

 

Lâcher prise ou abandonner

Autobiographie d'une machine ktistèque - LaffertyLâcher prise. C’est la clé de ce roman. Il faut accepter de lâcher prise, car un lecteur trop cartésien risque d’entrer en conflit avec lui. En effet, il est bien difficile de résumer ce roman, tant l’intrigue se fait ténue (d’ailleurs, y en a-t-il vraiment une en fait ?). Gromovar évoquait dans sa chronique le nom de Boris Vian, et c’est en effet ce qui m’a frappé très rapidement en cours de lecture.

Lafferty manie l’humour et la dérision, et l’air de rien amène le lecteur à tout un tas de réflexions sur de nombreux sujets, qu’ils soient philosophiques, religieux, ou qu’ils s’interrogent sur l’humain. Car c’est en quelque sorte la mission de cette machine ktistèque, surnommée Epikt : comprendre l’humanité, elle qui semble parvenue à son maximum, lui trouver un ou plusieurs chefs, et la mener toujours plus loin. Elle hérite pour cela des connaissances de ses concepteurs, tous plus extravagants les uns que les autres, comme l’indique la quatrième de couverture : entre un roi sans couronne, un inventeur sans génie mais aux créations géniales, ou un fantôme qui n’existe pas, la galerie de personnages ne manque pas de surprendre !

A partir de là, le roman part en vrille. Il ne faut pas chercher à suivre une trame, comprendre où Lafferty veut nous emmener. Il faut se laisser porter par le contenu, la musicalité du propos, les réflexions d’Epikt, alors même qu’on passe du coq à l’âne régulièrement. Entre pensées délirantes, élucubrations diverses et variées, l’auteur place ses idées et ses références (nombreuses mais parfois bien cachées, je suis certain d’en avoir ratées un bon nombre), l’air de rien. Boris Vian n’est pas bien loin.

Il résulte de tout cela un roman vraiment atypique, à la fois troublant, fascinant, déroutant. Je ne saurais dire si j’ai aimé ce roman, même après un certain temps de réflexion. Je ne sais pas non plus si je l’ai compris. Mais il n’a pas manqué de me marquer, parfois parce qu’il m’a donné du mal, parfois parce que les délires de Lafferty m’ont embarqué, ailleurs. Roman à la fois à la croisée et hors des genres, résolument inclassable et indescriptible, surréaliste et débridé, c’est en tout cas un joli pari, voire même une oeuvre d’intérêt général de la part d’Actes Sud que de rééditer ce roman forcément clivant et qui en laissera sans doute plus d’un sur le carreau, mais qui détient certainement le statut de « culte ». Ce mélange de non-sens, de bizarre et de n’importe quoi s’avère pour le moins déstabilisant. Vous êtes prévenus : lâchez prise…

 

Lire aussi les avis de Gromovar, le blog des bouquins, le suricate, Philémont.

 

  
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