Ada, de Masaki Yamada

Posted on 13 mai 2014
Première incursion dans la littérature de science-fiction japonaise… On sait bien que parfois les univers fictifs japonais sont très typés, reste à voir ce que donne ce roman utilisant le thème des univers parallèles, roman qui fête tout de même ses vingt ans cette année, et dont c’est la première traduction française. Il était temps ! Quoique… Amis de la physique quantique, accrochez-vous.

 

Quatrième de couverture :

Ada, c’est le prénom de la fille de Byron, qui aida Charles Babbage à mettre au point la machine à différences, ancêtre de l’ordinateur. C’est aussi le nom d’une mystérieuse disquette remise à Shimizu, un concepteur de jeux de simulation. C’est un super-accélérateur de particules, à moins qu’il ne s’agisse que d’un simulateur d’accélérateur imaginé par un écrivain de science-fiction de seconde zone. Et c’est également un ordinateur quantique qui crée des mondes parallèles…

Dans le monde quantique, un accélérateur de particules d’un genre nouveau peut faire coexister dans ses anneaux des réalités multiples. Dans le monde quantique, Yukari, la fille de la secrétaire de Shimizu, a été et n’a pas été renversée par un camion. Dans le monde quantique, toute distinction entre virtuel et réel est abolie, et Frankenstein peut partir à la rencontre de Mary Shelley. Dans le monde quantique, un concepteur de jeux de simulation et un écrivain peuvent rejouer aux frontières de l’univers l’ultime combat commencé dans la plaine d’Armageddon.

Convergence de la fonction d’onde, superposition d’états, les principes de la physique quantique déterminent la forme même de cet impressionnant roman, accrétion incertaine de fictions plurielles, mise en scène floue de concordances multiples. De l’ère sassanide au Japon contemporain, de l’Angleterre victorienne à un futur qui n’est pas moins incertain que le présent, Masaki Yamada compose une fable vertigineuse dans laquelle des réalités indistinctes naissent et disparaissent à l’infini, et répètent, telle une vague ininterrompue, leur va-et-vient incessant sur les rivages de l’existence.

Byron pleurait « ceux qui pleurent au bord des fleuves de Babylone, dont les autels sont déserts et la patrie un songe ». Rejouant le geste du poète, Yamada chante l’étrange complainte de ces Juifs 2.0, pauvres mortels égarés dans les mondes parallèles de l’univers quantique, doublement vagabonds puisqu’ils vont jusqu’à se perdre dans les souvenirs de leur errance.

 

Un cantique pour la physique quantique

Ada - YamadaAvec une telle quatrième de couverture, autant dire que je ne savais pas vraiment dans quoi je mettais les pieds en ouvrant « Ada », notamment car j’avoue mon inculture complète concernant la littérature japonaise de science-fiction.

Et le début a vraiment bien fonctionné. Croisement de plusieurs intrigues éloignées dans le temps (ère sassanide de l’empire Perse, Angleterre victorienne, Japon du 19ème siècle puis Japon actuel, entre autres), faisant intervenir personnages historiques mais aussi fictifs (Charles Babbage, Mary Shelley, Charles Dickens et leurs créations littéraires, etc…) dans une réalité (des réalités ?) qui semble perdre de sa substance, j’ai vraiment accroché à toute la première moitié qui brouille les pistes. Certes, tout cela reste assez obscur, et il est difficile de savoir où l’auteur veut emmener son lecteur, pour autant tout cela se laisse avec un certain intérêt et même un intérêt certain. Quelques passages sont même assez marquants (Arthur Conan Doyle perdu dans la montagne, confronté à un être surprenant par exemple).

Et puis viennent le début des explications. Et là c’est un peu le drame. Il faut dire que jusqu’ici, Masaki Yamada avait réussi à maintenir l’intérêt de son roman car il n’avait pas perdu de vue sa nature même : un roman. Mais lorsqu’il s’est agi de fournir au lecteur quelques explications sur ce qui se passe réellement, l’auteur semble avoir oublié qu’il est censé livrer un récit narratif pour débiter ces soit-disant explications. Mais je lisais un roman moi, pas un essai sur la physique quantique ! Et donc, j’ai décroché. Et quand bien même l’auteur a tenté de reprendre le fil de sa narration (toujours alterné avec des paragraphes « détachés » pour tenter d’éclairer le lecteur, à base de clarifications plusieurs fois rabâchées), le mal était fait.

Parce qu’à un moment il faut quand même savoir à quoi s’attendre. Le roman vire carrément hard-SF par période ! Non pas que la hard-SF ma fasse peur, si le récit est prenant il n’y a pas de problèmes. Mais ma capacité d’acceptation a des limites, et quand l’auteur me sort ça, j’ai du mal :

L’Imaginary est une onde électromagnétique. Les spiral, eux, sont le plasma. Lorsque les ondes se propagent à l’intérieur d’un gaz ionisé, leur vitesse de phase peut aisément dépasser la vitesse de la lumière. C’est une vérité physique. Lorsque la fréquence de la vibration se rapproche de la fréquence plasma, la vitesse de phase tend vers l’infini, et cela freine l’Imaginary à vitesse supraluminique. En d’autres termes, lorsque l’Imaginary pénètre à l’intérieur d’un spiral, cela permet de le ralentir dans sa trajectoire quantique effrénée grâce à la vitesse de phase infinie.

Vous allez me dire que c’est sorti du contexte, et donc vu comme ça, ça paraît faussé. Et vous avez raison. Mais le paragraphe suivant en rajoute une couche :

Sinon l’Imaginary risque de se diffuser à l’infini au sein de la fonction d’onde et de ne plus pouvoir converger. Si, au milieu des possibilités multiples des mondes parallèles, il continue de se diffuser de façon incohérente en tant que simple fonction mathématique, il risque de perdre toutes ses chances d’ « exister » réellement. Or, l’existence de l’Imaginary était nécessaire pour permettre aux hommes de livrer aux spiral un combat éternel, au milieu de l’univers quantique, afin de défendre la perpétuation de l’espèce. L’Imaginary, qui jusqu’alors n’était qu’un simple signal radio, en étant freiné par la vitesse de phase infinie, allait pouvoir converger vers la fonction d’onde.

Et donc, à un moment, je dis stop. Trop aride, trop synthétique, trop dénué de toute saveur narrative, et le « sense of wonder » tombe aux oubliettes… Oh je suis allé au bout de ma lecture, pour avoir le fin mot de l’histoire, fin mot qui ne m’a fait ni chaud ni froid, preuve ultime de mon désintérêt. Dommage, la première moitié du récit était vraiment alléchante, mais Masaki Yamada m’a oublié au bord de la route. Ou alors il est parti dans une autre réalité quantique que je ne connais pas, allez savoir !…

Il est indéniable qu’avec un roman de ce type, les éditions Actes Sud se démarquent de la concurrence, ce n’est clairement pas un roman ressemblant au tout-venant de la SF. Une prise de risque assurément. Avec aussi le danger d’une sortie de route.

Voir aussi les avis de Anudar, Lhisbei, Philémont.

  
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