L’épée brisée, de Poul Anderson

60 ans ! C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour avoir une traduction française de ce qui est considéré outre Atlantique comme un chef d’oeuvre du genre fantasy. Forcément, puisque l’auteur n’est autre que Poul Anderson, ce sont les éditions du Bélial qui nous gratifient de ce roman, paru donc en VO en 1954, c’est à dire l’année même de la sortie d’un autre mastodonte du genre, « Le seigneur des anneaux » de J.R.R. Tolkien. Pourtant, si les deux peuvent être considérés comme des jalons dans l’histoire dans la fantasy, ils sont malgré tout bien différents.

 

Quatrième de couverture :

« Imric n’eut qu’un bref aperçu d’une massive silhouette encapée, chevauchant une monture plongeant vers la terre, plus rapide que le vent, un gigantesque cheval à huit pattes monté par un homme à la longue barbe grise et au chapeau à larges bords. L’éclat de la lune accrocha la pointe de sa lance et son œil unique… Il traversait les cieux à la tête de sa troupe de guerriers morts, et les chiens aux yeux de feu aboyaient comme le tonnerre. Sa corne hurla dans la tempête, les sabots de sa monture tambourinaient comme la grêle tombant sur un toit ; et […] la pluie se déchaîna sur le monde. »

Voici l’histoire d’une épée qu’on dit capable de trancher jusqu’aux racines mêmes d’Yggdrasil, l’Arbre du Monde. Une épée dont on dit qu’elle fut brisée par Thor en personne. Maléfique. Forgée dans le Jotunheim par le géant Bölverk, et appelée à l’être à nouveau. Une épée qui, une fois dégainée, ne peut regagner son fourreau sans avoir tué. Voici l’histoire d’une vengeance porteuse de guerre par-delà le territoire des hommes. Un récit d’amours incestueuses. De haine. De mort. Une histoire de destinées inscrites dans les runes sanglantes martelées par les dieux, chuchotées par les Nornes. Une histoire de passions. Une histoire de vie…

« Lire L’Épée brisée, c’est comprendre en grande partie les origines d’une tradition parallèle de la fantasy représentée entre autres par M. John Harrison, Philip Pullman et China Miéville, des écrivains qui rejettent le confort d’un pub oxfordien et restent délibérément proches de résonances mythiques plus profondes », dit Michael Moorcock. Et le créateur d’Elric de rajouter qu’il s’agit là « d’un des plus influents livres de fantasy » qu’il ait jamais lus. Publié aux USA en 1954, à l’instar du premier volet du Seigneur des Anneaux, dont il s’avère une antithèse brutale. Un chef-d’œuvre jamais traduit en France. Jusqu’à ce jour.

 

Vikings et compagnie

L'épée brisée - AndersonLire « L’épée brisée », c’est plonger en pleine saga nordique, faite de dieux, de héros, de géants, d’elfes. Et de bruit et de fureur bien sûr. Le parallèle fait immanquablement ici ou là avec « Le seigneur des anneaux » (l’année de parution en VO est la même, un monde fantasy, une histoire d’épée brisée puis reforgée, etc…) de Tolkien n’a d’ailleurs pas vraiment lieu d’être, tant l’ambiance de « L’épée brisée » en est radicalement différente. Ici, le ton est rude, âpre. Pas de gentils elfes venant au secours de joviaux hobbits, on est plutôt dans un monde sombre dans lequel chacun lutte pour faire avancer sa cause, quel qu’en soit le prix. Jugez plutôt : Skafloc est un enfant humain volé par un seigneur elfe, Imric, qui voit en lui un moyen de d’accentuer la puissance des elfes (les hommes peuvent en effet manier le fer ainsi que d’autres métaux, aux contraire des elfes). Pour remplacer cet enfant, Imric place dans la famille d’origine de Skafloc un changelin, Valgard, dont il est le père et issu du viol de la fille du roi des trolls. Elfes, trolls, hommes ou géants, c’est un peu bonnet blanc et blanc bonnet, surtout lorsqu’on se rend compte que tout ce petit monde ne sont que des pions sur la partie d’échecs jouée par les dieux.

Il y a pourtant un lien que l’on peut faire avec l’oeuvre de Tolkien, mais je le ferais plutôt avec « Le Silmarillion » et encore plus avec « Les enfants de Húrin ». On navigue en effet en pleine tragédie, dans laquelle l’auteur ne nous épargne rien : trahisons, meurtres, inceste, etc… Fantasy oui, mais dark fantasy, assurement ! Dès lors il n’est pas étonnant de voir Michael Moorcock avouer dans la préface (que je vous recommande de lire en dernier pour ne pas vous spoiler le premier quart de l’intrigue. Mais d’où vient cette manie qu’ont les éditeurs de coller en préface des textes qui auraient plutôt toute leur place en postface ?) que « L’épée brisée » a été une de ses lectures les plus marquantes. La saga d’Elric est sans aucun doute une descendante plus ou moins directe du roman de Poul Anderson.

Pour le reste, si l’on apprécie la mythologie et les sagas nordiques (bien que le roman soit situé dans notre monde, entre Angleterre, Irlande, Scandinavie et même Normandie), difficile de ne pas sourire de satisfaction devant un récit que l’auteur a eu le bon goût de ne pas édulcorer le moins du monde. L’ambiance est au poil, sombre et désespérée, les personnages n’ont pour la plupart guère de limites ou de tabous (les hommes comme les femmes d’ailleurs). Dark fantasy, je vous dis !

Alors 60 ans d’attente, c’est beaucoup, peut-être même trop pour pouvoir aujourd’hui le considérer après une première lecture comme un chef d’oeuvre du genre fantasy, statut qu’il n’aurait sans nul doute eu aucun mal à atteindre s’il avait été lu à l’époque de son écriture (et statut qu’il détient d’ailleurs depuis lors chez les anglo-saxons), au vu de tout ce qui est arrivé après lui. Pour autant, impossible de nier le poids de ce roman sur la production qui a suivi. Tout à la fois épique, tragique, héroïque, sombre, violent et poétique, au style caractéristique des sagas nordiques superbement traduit par Jean-Daniel Brèque« L’épée brisée » est donc un incontournable du genre, un roman qui a marqué son époque, et même bien plus que cela : qui a influencé le genre dans son entier. Et moi, j’ai bien envie de poursuivre dans cette veine, et de plonger de plus belle dans la mythologie scandinave, avec par exemple la lecture de « L’Edda », ou bien dans un genre plus romancé, « La saga de Hrolf Kraki », toujours de Poul Anderson, ou « Eric aux yeux brillants » de Henry Rider Haggard.

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Dionysos, Nebal, Philémont, Yozone, Scientas’Hic, Baroona.

Critique rédigée dans le cadre des challenges « Winter Mythic Fiction, saison 2 » de Lhisbei et « Morwenna’s list » de Cornwall.

Winter Mythic Fiction Challenge  Morwenna Jo Walton challenge

 

  
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