Northlanders, tome 1, le livre anglo-saxon, de Brian Wood

Posted on 2 avril 2015

Attention coup de coeur !

Le hasard fait parfois bien les choses. A l’occasion d’un concours organisé par le Bibliocosme, j’ai été l’heureux gagnant de ce volumineux (près de 500 pages) premier recueil d’une série de trois, un recueil à côté duquel je serais certainement passé à côté en temps normal. Bien mal m’en aurait pris ! Parce que j’ai adoré ce que j’ai lu, et j’ai immédiatement couru acheté le deuxième volume. J’attends maintenant fébrilement la sortie du troisième.

Mais revenons sur celui qui nous intéresse aujourd’hui. « Northlanders » est au départ un comics créé par Brian Wood (auteur également connu pour, entre autres, la série « DMZ ») de 50 numéros parus aux Etats-Unis entre 2007 et 2012 chez DC Comics, sous le label Vertigo. Ce n’est pas une série qui s’intéresse tout du long à un seul personnage, ou un petit groupe de personnages. Non, « Northlanders » prend le parti d’embrasser dans son ensemble l’âge des vikings. La série est ainsi composée de plusieurs récits, plus ou moins longs, plus ou moins éloignés dans le temps, et situés en différents lieux (Angleterre, Ecosse, Irlande, Islande, France, Russie, etc…). Et c’est là qu’Urban Comics a fait un joli travail éditorial pour la France. En dehors d’un aspect extérieur relativement classique mais toujours classieux pour qui connaît les parutions de l’éditeur, Urban a décidé de regrouper les albums de « Northlanders » pour obtenir une sorte d’unité de lieu, avec qui plus est une progression chronologique. On retrouve donc dans ce tome 1 des récits situés en Irlande et en Grande Bretagne entre 793 et 1014 après JC. Le tome 2, « Le livre islandais », se déroule comme son nom l’indique, en Islande, entre 760 et 1260 après JC. Le tome 3, « Le livre européen », à paraître en avril, se déroulera, je vous le donne en mille : en Europe. Bref, vous voyez le topo.

On retrouve cinq récits distincts dans « Le livre anglo-saxon », illustrés par cinq dessinateurs différents. Le premier récit, « Lindisfarne », se passe en 793 à Lindisfarne en Angleterre, soit le lieu et la date exacte du plus ancien raid viking connu. Ce récit est vu à travers les yeux d’un jeune garçon battu par son père, à tel point qu’il en vient à prier les anciens dieux de sa mère saxonne de venir le libérer. C’est à ce moment-là que les vikings débarquent. Et ils ne font pas dans la dentelle. Une histoire courte, simple et émouvante, sanglante aussi. Une belle entrée en matière.

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Le deuxième récit, « Skjaldmös », met en scène trois femmes scandinaves qui tentent de fuir les troupes saxonnes qui ont rasé leur village. Elles se réfugient dans une ancienne forteresse romaine, et se retrouvent assiégées par une cinquantaine de soldats. Un combat qui semble perdu d’avance. Mais c’est sans compter sur l’intelligence et la fierté de ses femmes, qui sont par ailleurs tout aussi capables de se battre que les hommes. Il est intéressant de voir les vikings présentés comme des hommes ne vivant que pour détruire dans le récit ci-dessus, alors qu’ici ce sont les saxons qui agissent comme des bêtes. Les vikings n’étaient donc sans doute pas plus sanguinaires que les autres peuples… Un juste retour des choses à travers cette saga qui cherche à rétablir certaines vérités trop bien installées dans notre imaginaire (oubliez le terme « drakkar » par exemple, inventé au XIXème siècle, oubliez également les casques à cornes, etc…). Une nouvelle histoire courte et efficace donc (avec un dessin très sec et anguleux de Danijel Zezelj rappelant des gravures sur bois), sur fond de mysticisme et de mythologie, les Nornes ouvrant et refermant le récit.

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Le récit suivant, « Sven le revenant », voit un jeune viking tenter de reprendre le domaine (situé aux Orcades) usurpé par son oncle à la mort de son père. Plus long récit du volume (près de 200 pages), c’est le seul qui permet vraiment de s’attacher longuement à un personnage en particulier. Viscéral, plein de rancoeur et de violence, « Sven le revenant » nous offre un personnage complexe, tiraillé entre sens de l’honneur et volonté de s’émanciper de vieilles coutumes qui sentent le renfermé. Le trait du dessinateur Davide Gianfelice, là aussi très anguleux mais moins sombre que dans l’arc précédent (même si la grisaille nord-écossaise est bien présente), convient parfaitement à cette ambiance assez amère, accentuée par quelques paysages désolés représentés en pleine page. Superbe !

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Le tableau suivant, très court (trop court même), « La fille de Thor », change radicalement, grâce notamment au trait beaucoup plus fluide, coloré et féminin de Marian Churchland. Un trait qui convient là encore à merveille à l’histoire de cette jeune fille contrainte de justifier son rang dans un monde violent dominé par la force. Son père l’a laissée comme seule héritière, et sa mort lui ôte toute protection. Cette courte histoire située sur l’archipel des Hébrides se termine de manière abrupte, on aurait aimé connaître la suite…

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En enfin, « La croix et le marteau » clôt ce volume sur l’histoire de Magnus, un Celte irlandais bien décidé à protéger sa fille coûte que coûte, notamment contre les vikings qui pillent et tuent à travers le pays, au moment du conflit entre le roi irlandais Brian Boru et le roi scandinave de Dublin, Sigtryggr Silkiskegg (conflit qui culminera durant le récit à la bataille de Clontarf). Mais les apparences sont trompeuses… On trouve dans ce récit à nouveau une volonté de présenter les vikings différemment, en s’intéressant à leur façon de se fondre dans une culture étrangère, et de lui apporter certaines avancées, même si, époque oblige, la violence n’est jamais loin… Ce choix de recadrer un peu les débats biaisés par des documents historiques rédigés par les victimes des vikings (c’est à dire les prêtres chrétiens, seuls à l’époque capables d’écrire) et de mettre ces derniers sur un pied d’égalité avec les autres peuples de l’époque donne une réelle valeur à cette saga jusqu’ici réussie en tout point.

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Un mot également sur les couvertures de chaque numéro, toutes reprises dans ce volume. Et ce n’est rien de dire qu’elles sont à tomber. Massimo Carnevale a réalisé un travail absolument renversant. Personnellement, j’adore (mais les images de cet article ne leur rendent pas du tout justice, comme pour toutes les pages présentées ici…).

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On est donc proche du sans faute ici, sur le fond (moderne, très documenté, s’inspirant des dernières découvertes sur ce peuple méconnu et oubliant les clichés des vikings berserkers sanguinaires buvant du sang à même le crâne de leurs victimes) comme sur la forme, et je ne dis pas ça parce que je suis déjà à moitié convaincu dès qu’on parle de vikings. C’est un pas de plus pour me faire découvrir les sagas islandaises et autres « Eddas » dont j’ai trop longtemps repoussé la lecture. Cette fois, je crois que c’est la bonne.

Northlanders T1 - couverture

 

  
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