La saga de Hrolf Kraki, de Poul Anderson

Posted on 20 avril 2015
Restons dans le monde scandinave avec l’adaptation par Poul Anderson d’une saga légendaire, « La saga de Hrolf Kraki ». On connait maintenant la typicité des sagas islandaises (voir à ce titre le petit mot d’introduction à « la saga d’Eiríkr le Rouge »), voyons ce que peut leur apporter une adaptation en roman « moderne ».

 

Quatrième de couverture :

Il est l’héritier des ténèbres. Son père est mort dans un odieux complot. Son grand-père a péri de la main même de son propre frère…
Il est le fils du pouvoir. Dans ses veines coule le sang des Skjoldung, souverains d’un Danemark impitoyable et sauvage.
Il est Hrolf Kraki, le plus grand prince danois du Haut Moyen Âge, né d’un amour incestueux, en guerre pour accéder au trône. Voici le récit d’une époque où régnait la magie des runes, où les êtres surnaturels marchaient aux côtés des hommes, où l’Histoire s’appelait Destinée et avait pour couleur celle du sang versé.

 

De générations en générations

La saga de Hrolf Kraki - AndersonQu’on se le dise, « La saga de Hrolf Kraki » a beau être adapté de la saga légendaire du même nom, c’est bien d’un roman dont il s’agit ici. Poul Anderson a en effet fait oeuvre d’adaptation en reprenant la saga éponyme (en plus d’autres sources comme il l’explique dans l’introduction), tout en effectuant également un vrai travail de création, lui permettant d’étoffer le(s) récit(s) originel(s) pour, je cite, « réunir le meilleur, combler les vides ». On l’a dit, les sagas sont très laconiques, les faits, même d’importance, sont parfois expédiés en quelques mots. Ce travail d’adaptation/création de l’auteur nous permet donc de garder la substantifique moelle de la légende de Hrolf Kraki (célèbre, en tout cas en Scandinavie, et légendaire roi danois du VIème siècle) tout en profitant d’un récit plus riche dans la forme, et surtout plus moderne.

Poul Anderson a ainsi gardé le plan narratif de la saga d’origine (que j’ai lue dans le volumineux recueil « Sagas légendaires islandaises » aux éditions Anacharsis), le chapitrage s’en inspirant grandement. Hrolf Kraki n’est, comme il parfois d’usage dans les sagas, pas le personnage principal du roman puisqu’il n’apparaît réellement comme acteur du récit qu’un peu avant le milieu du livre. Mais c’est pourtant lui le personnage central, le roi qui descend d’une lignée prestigieuse, lignée mise en pleine lumière durant un bon quart du récit. Hrolf, en bon roi qu’il devient, agrégera autour de lui tout un tas de guerriers hors du commun, au fond sans doute plus « remarquables » que lui pour leur côté guerrier sans peur. Mais c’est bien de sa lignée, de son clan dont il s’agit ici, un groupe qui sans lui n’existerait pas. Hrolf est le ciment, l’élément fédérateur. En ce sens, c’est bien lui le héros, lui le personnage digne d’avoir une saga à son nom.

Anderson a sans aucun doute beaucoup lu pour piocher ici ou là certaines références issues de sources disparates. Ainsi, même si la saga de Hrolf et celle de Beowulf ont beaucoup en commun, l’auteur n’hésite pas à les faire interagir l’une avec l’autre, ce qui n’est pas le cas dans le texte islandais d’origine. Mais l’apport majeur de Poul Anderson reste celui du style. S’il a su conserver certains éléments typiques des sagas (une certaine rapidité d’action, insistance sur la généalogie, toutefois plus mesurée que pour les « vraies » sagas), il ne s’est pas gêné pour parfois s’en éloigner, au bénéfice du récit et du lecteur. Les personnages s’interrogent donc parfois sur leurs actes, réfléchissent, s’interrogent (toutes proportions gardées tout de même). Une dimension psychologique qui n’existe pas dans les récits islandais de l’époque (notamment à propos de l’inceste, un thème une nouvelle fois présent et central ici, et dont l’aspect dramatique sort largement renforcé par rapport au texte d’origine). Cela tend indubitablement à densifier le récit, à le rendre sans doute plus humain, plus moderne surtout. La traduction de Pierre-Paul Durastanti parvient d’ailleurs tout à fait à garder cet aspect mi-moderne mi-ancien. Attention tout de même, comme toujours avec les récits nordique moyen-âgeux, pour ne pas être « effrayé » par certaines certaines actions qui pourraient au mieux paraître idiotes ou étranges, au pire carrément injustes ou cruels, il faut bien se garder de passer le roman par le prisme de notre éducation occidentale moderne, voire judéo-chrétienne. Anderson a bien su garder au sein de son récit (puisque très fidèle à l’original) les valeurs d’alors (notamment en ce qui concerne le destin), qui peuvent surprendre ou déranger aujourd’hui.

Et il y a un élément sur lequel je ne peux pas faire l’impasse, un élément déjà entrevu dans « L’épée brisée » : un sens de l’épique à vous faire dresser les poils ! Difficile de rester de marbre devant la bataille de Leidhra, où sorties héroïques et moments de bravoure côtoient monstres, amis comme ennemis, où un appel aux armes déclamé sous forme poétique sonne comme la fin d’une époque. Un grand moment de fantasy ! Fantasy, oui, car le récit ne manque pas des attributs qui font le genre : sorcellerie, elfes, trolls, héros mi-homme mi-animal, dieux déguisés, etc… On est bel et bien dans une saga « légendaire » !

Finalement, il se pourrait bien que le lecteur intéressé par les sagas islandaises mais hésitant à franchir le pas à cause d’un style trop aride puisse trouver ici de quoi se pencher sur ce genre, en y entrant par une porte dérobée lui permettant de lever un coin de voile sur cette littérature si particulière mais en passant par la case adaptation. Quant aux autres, ceux déjà convaincus par les talents de conteur de Poul Anderson, ou bien ceux s’intéressant de près ou de loin à la mythologie, ils peuvent y aller sans peur de la déception, en gardant bien en tête qu’il ne s’agit pas là d’un roman d’ambiance, d’un roman où la réflexion intérieure est poussée, mais bien d’un roman d’action, parfois épique, parfois éprouvant, toujours vif, à l’image de ses sources d’inspiration, et qui plus est extrêmement fidèle au matériau d’origine. Une excellente lecture !

 

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