Les enfermés, de John Scalzi

Posted on 10 mai 2016
John Scalzi est un des auteurs phares de la SF américaine. Déjà lauréat des prix Hugo et Locus pour son roman « Redshirts », l’auteur du bien connu « Le vieil homme et la guerre » (que je n’ai pas lu, mais « DEUS IN MACHINA » oui) poursuit sa route avec « Les enfermés ». Une route qui, si ses futurs écrits gardent cette qualité, s’annonce glorieuse…

 

Quatrième de couverture :

Un nouveau virus extrêmement contagieux s’est abattu sur la Terre. Quatre cents millions de morts. Si la plupart des malades, cependant, n’y ont réagi que par des symptômes grippaux dont ils se sont vite remis, un pour cent des victimes ont subi ce qu’il est convenu d’appeler le « syndrome d’Haden » : parfaitement conscients, ils ont perdu tout contrôle de leur organisme ; sans contact avec le monde, prisonniers de leur chair, ils sont devenus des « enfermés ».

Vingt-cinq ans plus tard, dans une société reformatée par cette crise décisive, ces enfermés, les « hadens », disposent désormais d’implants cérébraux qui leur permettent de communiquer. Ils peuvent aussi emprunter des androïdes qui accueillent leur conscience, les « cispés », voire se faire temporairement héberger par certains rescapés de la maladie qu’on nomme « intégrateurs »…

Haden de son état, Chris Shane est aussi depuis peu agent du FBI. À sa première enquête, sous la houlette de sa coéquipière Leslie Vann, c’est justement sur un intégrateur que se portent les soupçons. S’il était piloté par un haden, retrouver le coupable ne sera pas coton.
Et c’est peu dire : derrière une banale affaire de meurtre se profilent des enjeux colossaux, tant financiers que politiques.

 

Futuristic wheelchairs

Les enfermés - Scalzi - couvertureLa quatrième de couverture de ce roman m’a tout de suite tapé dans l’oeil. Un monde futuriste, une épidémie mortelle, d’autres victimes de ce que je considère comme l’un des pires sorts que la vie peut nous réserver (être conscient sans aucune possibilité de communiquer avec l’extérieur), et puis l’émergence d’une technologie qui leur redonne une vie grâce aux « cispés », ces robots que les « hadens » (les victimes du virus, du nom de la First Lady, victime elle aussi), peuvent piloter à distance ce qui leur donne la possibilité de se déplacer, de communiquer, mais aussi avec l’Agora, un réseau en réalité virtuelle réservé aux hadens, ou bien l’existence des « intégrateurs », c’est à dire des hôtes humains qui jouent le même rôle que les cispés mais avec un supplément d’humanité qui facilite les contacts. Ça c’est pour le contexte.

L’intrigue du roman nous met devant un crime. Le suspect, retrouvé sur les lieux même du crime, ne se souvient de rien. Autre problème, ce suspect est un intégrateur, ce qui risque de poser quelques difficultés s’il faut rechercher le haden qu’il a pu héberger et qui lui aurait fait commettre le crime…

Ces quelques lignes soulèvent déjà bien des problèmes éthiques, juridiques, etc… Dans le cas présent, qui est le coupable, l’intégrateur ou le haden ? L’intégrateur a-t-il la possibilité de reprendre le contrôle de son corps devant des faits qu’il réprouve ? Comment savoir s’il l’a fait (ce qui revient sans doute à répondre à la première question au-dessus) ? Un intégrateur a-t-il l’obligation (ou le droit) de donner l’identité du haden qu’il a hébergé ? Plein de questions absolument passionnantes se posent sur le fonctionnement de cette société (et en corollaire, des questionnements plus profonds qui en découlent : les handicapés et leur intégration, l’acceptation de la différence, le communautarisme, etc…) et ce qui est génial c’est que John Scalzi a pensé à tout. Oui, tout ces dilemmes trouvent une réponse, l’auteur distille tous les renseignements sur un monde à propos duquel il a visiblement beaucoup réfléchi. Du coup, ce futur prend une vraie substance, une vraie crédibilité, et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

L’enquête nous emmène donc sur le mode du thriller avec l’agent Chris Shane qui est également haden. Ce personnage va permettre au lecteur de mieux appréhender toutes les difficultés auxquelles font face les hadens, mais aussi tout ce que les technologies récentes leur ont permis de (re)faire. A travers ce personnage, John Scalzi fait preuve d’un didactisme qui sait se faire discret pour bien appréhender cette société humaine qui a été bouleversée par l’épidémie et a dû en quelque sorte se réinventer pour ne pas laisser les hadens de côté. Nouvelle recrue du FBI, Shane (de manière logique, le personnage le plus approfondi du roman) va travailler de concert avec Leslie Vann, sa responsable hiérarchique, qui elle aussi a un passé qui lui donne une certaine profondeur.

Thriller donc, et qui dit thriller dit dynamisme. Roman de 400 pages, « Les enfermés » ne souffre d’aucun temps mort puisque l’intrigue, passionnante pour ce qu’elle nous fait découvrir de ce monde futuriste plus que pour l’enquête en elle-même, est sans cesse relancée par l’auteur au style tendu et direct, ce qui lui convient parfaitement. 400 pages donc, mais seulement 300 pour l’enquête puisque les 100 dernières sont en fait comme un bonus (mais pas que), une partie intitulée « Une histoire orale du syndrome d’Haden ». Il s’agit en fait d’une compilation de témoignages de différents acteurs (médecins, politiciens, ingénieurs, journalistes, etc…) de la longue période (25 ans) qui s’étend de l’apparition du virus jusqu’à l’époque du roman, en passant par les recherches pour contrecarrer la maladie, la mise au point des cispés, etc… Une partie à nouveau passionnante, tel un documentaire montrant comment la société a flanché puis s’est ressaisie pour inventer quelque chose de nouveau. Très éclairante sur le roman en lui-même, c’est incontestablement plus qu’un simple bonus, c’est une manière originale de densifier une création d’univers (qui se tenait très bien sans elle d’ailleurs).

Et enfin, cerise sur le gâteau (oui ça fait beaucoup de louanges, mais le roman le mérite), le roman se permet un étonnant petit jeu sur le genre masculin/féminin qui, aussi anecdotique qu’il semble être, me paraît pourtant autrement plus efficace, malin et réussi que la lourdingue utilisation systématique du féminin tous azimuts (même couplé à des noms masculins…) dans « La justice de l’ancillaire » de Ann Leckie par exemple…

Pensé dans les moindres détails, avec une intrigue solide et posant de bonnes questions, d’une grande richesse thématique, « Les enfermés » est donc un coup de maître de John Scalzi. Cher monsieur, des romans comme ça, j’en reprends quand vous voulez ! D’ailleurs, une suite est déjà prévue, et moi je dis oui !

 

Lire aussi les avis de Lune, Yogo, Apophis, Hervé, Lutin82, Nathalie, Fully-74, Hervé.

Critique écrite dans le cadre du challenge « SFFF et diversité » de Lhisbei (item 20 : lire un livre de SFFF transhumaniste ou posthumaniste).

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