Luna, tome 1, de Ian McDonald

Posted on 27 mars 2017
« Luna » est le cinquième ouvrage de Ian McDonald que je lie, un signe qui ne trompe pas quant à ce que je pense de l’auteur. Oui, il fait pour moi partie des grands de la SF contemporaine, à la fois passionnant, un brin exigeant, toujours créatif et surprenant. Rappelons le chef d’oeuvre que représente « Le fleuve des dieux ». C’est dire si j’attendais ce roman avec impatience !

 

Quatrième de couverture :

2110.
Sur une Lune où tout se vend, où tout s’achète, jusqu’aux sels minéraux contenus dans votre urine, et où la mort peut survenir à peu près à n’importe quel moment, Adrianna Corta est la dirigeante du plus récent des cinq «Dragons», ces familles à couteaux tirés qui règnent sur les colonies lunaires. Elle doit l’ascension météoritique de son organisation au commerce de l’Hélium-3. Mais Corta-Hélio possède de nombreux ennemis, et si Adrianna, au crépuscule de sa vie, veut léguer quelque chose à ses cinq enfants, il lui faudra se battre, et en retour ils devront se battre pour elle…
Car sur la Lune, ce nouveau Far West en pleine ruée vers l’or, tous les coups sont permis.

Développé en série télé par CBS, souvent comparé à Game of Thrones à cause de la brutalité de ses intrigues, récompensé par le Gaylactic Spectrum Award 2016, Luna est le premier volume d’une trilogie.

 

Après Mars, l’Inde, le Brésil, la Turquie… la Lune !

Luna - McDonald - couvertureIan McDonald est un voyageur de la SF. Il n’aime rien tant que visiter des pays que l’on qualifiera d’inhabituels dans le monde de la SF, souvent des pays émergeants, en les plaçant dans un monde futuriste (pas très éloigné tout de même). Il en profite pour réinventer la société, de son économie à la technologie, en passant par ses moeurs, son langage, etc… « Brasyl » (le Brésil), « Le fleuve des dieux » et « La petite déesse » (l’Inde), « La maison des derviches » (la Turquie) (sur ma PAL en grand format mais toujours pas lu, scandale !) sont autant de démonstrations de son savoir-faire en la matière. « Luna », d’une certaine manière, ne fait pas exception, si ce n’est qu’on quitte la Terre pour aller sur la Lune.

Car l’humanité a enfin colonisé la Lune. Mais cela ne se fait pas sans mal, notre satellite n’ayant rien d’un jardin d’Eden pour une humanité qui n’est pas naturellement équipée pour y vivre. Et pourtant, en 2110 (date du roman), 1,7 millions de personnes y vivent. Et l’économie est florissante, du moins pour certains d’entre eux, les Cinq Dragons, ces familles qui ont fait main basse (et fortune) sur une partie de l’économie lunaire : les Mackenzie (originaires d’Australie) dans l’extraction de minerai et des métaux, les Vorontsov (Russes) dans les transports, les Sun (Chine) dans les technologies de pointe, les Asamoah (Ghana) dans l’agriculture et la bio-ingénierie, et les Corta (Brésiliens) dans l’extraction de l’hélium-3, source d’énergie pour la Lune et la Terre.

Ce sont ces derniers qui nous intéressent au premier chef puisque tout le roman tourne autour d’eux. Ils sont depuis de nombreuses années en conflit plus ou moins larvé avec les Mackenzie (mais les cinq familles se regardent en chiens de faïence de manière générale…). Adrianna Corta est la fondatrice de cette dynastie lunaire, elle qui a sauté sur l’occasion d’aller sur la Lune quand la possibilité lui en a été donnée (sa jeunesse nous est racontée sous forme de flashbacks, qui ont une bonne raison (narrative) d’être). Ce simili statu-quo va cependant voler en éclat quand lors d’une fête donnée en l’honneur de Lucasinho Corta (son petit-fils) après sa « course lunaire » (dont l’objectif est de parcourir une dizaine de mètres entièrement nu à la surface de la Lune, l’objet d’un étonnant premier chapitre), Rafa Corta, l’un des fils d’Adrianna, va être victime d’une tentative d’assassinat. Qui en est l’instigateur ? Pour quelle raison ? Ces questions infuseront le roman, alors que les Corta vont devoir faire face à d’autres problèmes, que cela soit avec les autres grandes familles mais aussi en interne car des dissensions se font sentir entre Rafa au caractère bien trempé, Lucas pétri d’ambition, Ariel qui a choisi de s’éloigner de l’industrie pour faire carrière dans le juridique et qui parvient à entrer dans les plus hautes sphères lunaires… Les personnages sont très nombreux (pas seulement les Corta, et le (long) dramatis personae présenté avant le roman est plus qu’utile pour retenir qui est qui (même si cette profusion peut faire peur au premier abord).

« Luna » représente un peu la somme de tout ce qu’a écrit McDonald jusqu’ici, j’ai parlé plus haut des ses précédents romans « terrestres » (on retrouve d’ailleurs ici aussi un lexique avec de nombreux termes qui parsèment le roman, issus de différentes langues et symboles de ce melting-pot lunaire, le Brésil y ayant une bonne place avec les Corta. Les références culturelles ne manquent pas comme la fameuse chanson de bossa nova « Aguas de março »), on pourrait aussi y ajouter « Desolation road » et sa conquête martienne avec qui « Luna » partage bien des points communs (ces grandes lignées familiales, les voies de chemins de fer omniprésentes…). Et tant qu’à parler des références, l’auteur a aussi puisé dans les classiques. Avec ces guerres d’influence on pense à « Game of thrones » sur la Lune (l’auteur parle de « Game of Domes » ^^), mais aussi à « Dune » avec lequel les points communs sont plus que nombreux comme les duels au couteau (puisque les armes à feu sont proscrites dans cet environnement délicat), la Sororité des Seigneurs du Présent et ses orientations génétiques qui font bigrement penser au Bene Gesserit, la rivalité Corta/Mackenzie rappelle bien évidemment celle des Atréides/Harkonnen, les morts qui sont recyclés pour ne perdre aucune ressource dans cet environnement mortel, etc… Des références prestigieuses mais qui, bien heureusement, ne phagocytent pas le roman.

Toujours écrit dans un style typique de Ian McDonald (pas des plus simples a appréhender donc, la narration virevolte d’un personnage à l’autre en passant par de petites scènes a priori anodines pour densifier son univers), très syncopé, ce « Dallas » dans l’espace (oui oui, pétrole/Hélium-3, même combat, les rivalités familiales de ces magnats de l’industrie renvoient forcément à cette référence également) ne manque pas d’attrait pour séduire, même si le côté descriptif aurait gagné à être un peu plus développé pour faire naître plus facilement ce fameux « sense of wonder » dans un contexte qui s’y prête totalement. Moins foutraque qu’un « Désolation road », moins complexe qu’un « Fleuve des dieux », le roman condense avec bonheur ce qui a fait son succès ces dernières années tout en situant son récit dans un contexte plus éloigné dans le temps et plus « spatial ». La Lune n’est d’ailleurs pas qu’un décor puisque l’auteur a réfléchi à toutes les spécificités liées à cet écosystème si particulier : économie, social, sexualité, technologie… Je vous laisse découvrir tout ça sans quoi ma chronique deviendrait fleuve (alors qu’elle  est déjà sacrément désordonnée et qu’elle effleure à peine toute la richesse du récit), mais sachez que le roman, s’il n’atteint pas le génie du « Fleuve des dieux », reste en tout point excellent, plus rythmé et plus accessible, et ce n’est encore pas avec ce texte que l’auteur va baisser dans mon estime.

D’autant que le dernier chapitre est absolument fou (là encore, la comparaison avec « Le trône de fer » n’est pas usurpée), à lire d’une traite en retenant sa respiration. Et à l’issue, il ne reste qu’une chose à dire : la suite, vite (elle arrive en 2018 d’après l’éditeur) !

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Cédric, Apophis, Samuel, Le Fictionaute.

Critique écrite dans le cadre du challenge « Lunes d’Encre » de A.C. de Haenne.

challenge-lunes-dencre

 

  
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