L’espace d’un an, de Becky Chambers

Posted on 5 juin 2017
Voici un roman sur lequel j’ai beaucoup hésité. Space-opera optimiste, mettant davantage en avant les relations entre les différents membres d’équipage plutôt qu’une intrigue approfondie, je ne savais trop quoi en penser. Mais quand on hésite, quoi de mieux que d’essayer, au moins pour voir ? J’ai donc essayer, et j’ai tout lu.

 

Quatrième de couverture :

Rosemary, jeune humaine inexpérimentée, fuit sa famille de richissimes escrocs. Elle est engagée comme greffière à bord du Voyageur, un vaisseau qui creuse des tunnels dans l’espace, où elle apprend à vivre et à travailler avec des représentants de différentes espèces de la galaxie : des reptiles, des amphibiens et, plus étranges encore, d’autres humains. La pilote, couverte d’écailles et de plumes multicolores, a choisi de se couper de ses semblables ; le médecin et cuistot occupe ses six mains à réconforter les gens pour oublier la tragédie qui a condamné son espèce à mort ; le capitaine humain, pacifiste, aime une alien dont le vaisseau approvisionne les militaires en zone de combat ; l’IA du bord hésite à se transférer dans un corps de chair et de sang…
Les tribulations du Voyageur, parti pour un trajet d’un an jusqu’à une planète lointaine, composent la tapisserie chaleureuse d’une famille unie par des liens plus fondamentaux que le sang ou les lois : l’amour sous toutes ses formes.

Loin de nous offrir un space opera d’action et de batailles rangées, Becky Chambers signe un texte tout en humour et en tendresse subtile. Elle réussit le prodige de nous faire passer en permanence de l’exotisme à la sensation d’une familiarité saisissante.

 

Là où on va, on n’a pas besoin d’intrigue !

Sous cette phrase ouvertement référentielle et un brin provocatrice se cache pourtant une vérité : il ne faut pas lire ce roman pour son intrigue, quasi-inexistante et surtout prétexte à faire découvrir au lecteur l’équipage du Voyageur et les relations que les personnages nouent les uns avec les autres. Après tout, pourquoi pas, ce n’est pas le premier roman que je lis avec une intrigue qui passe au second plan, mais j’avoue que sur 450 pages, ça fait un peu long le roman sans ligne rouge…

Heureusement, Becky Chambers a soigné ses personnages, que ce soit la pilote Sissix, sorte de reptile avec des plumes, « les » navigateurs Ohan (en réalité un être extraterrestre contaminé, comme tous ceux de sa race ou presque, par un virus, d’où l’utilisation du pluriel dû à cette symbiose, qui leur permet de comprendre l’hyperespace, appelé infrastrate dans le roman, et d’y naviguer), l’excellent docteur-cuisinier Docteur Miam et ses six bras-jambes, la cosmico-cool un peu barrée Kizzy, le tech-info à la verticalité contrariée Jenks, l’alguiste Corbin, responsable du carburant du vaisseau, la nouvelle arrivée et greffière Rosemary qui cache un lourd secret, l’IA Lovey (diminutif de Lovelace en référence à Ada Lovelace) ou bien le capitaine Ashby qui a la rude tâche de faire fonctionner tous ces caractères bien trempés tous ensemble.

Ce bref tour d’horizon de l’équipage est en fait bien plus développé dans le roman, et c’est lui qui en est au coeur, qui en forme la structure narrative à travers différents chapitres que l’on peut presque assimiler à des nouvelles, s’intéressant tour à tour de manière plus précise à l’un ou l’autre des personnages. Jenks et son intérêt pour l’IA Lovey, le secret de Rosemary, le devenir de l’espèce du Docteur Miam, les besoins intrinsèques de Sissix, cet équipage bigarré est suffisamment varié pour offrir de quoi alimenter le récit, au gré de leur long voyage entrecoupé de quelques pauses pour recharger les batteries (au propre comme au figuré).

Sauf qu’on est dans un roman, et à un moment on voudrait que ça décolle un peu, alors qu’en plus, le roman se voulant très optimiste ce qui n’est pas pour me déplaire et change un peu de la sinistrose ambiante, frôle parfois un peu trop la guimauve et la naïveté. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, mais au bout d’un moment, ça devient rengaine… J’avoue que ça m’a un peu usé… Ce qui est bien dommage alors que le récit a finalement pas mal de choses à offrir, comme un contexte certes tracé assez rapidement (une humanité partagé en deux, entre les riches qui ont pu s’offrir une installation sur Mars et les pauvres, les Exodiens, qui n’ont eu d’autre choix que de quitter la planète Terre devenue invivable pour… un ailleurs à ce moment-là bien illusoire, ou bien une Union Galactique composée de plusieurs races extraterrestres au sein de laquelle l’humanité est loin de faire partie des puissants, ce qui me fait plutôt penser au jeu vidéo « Mass Effect ») mais plutôt efficace, ou bien une partie « quincaillerie SF » peu détaillée techniquement mais qui fonctionne (sans poser trop de questions hein, c’est comme le transporteur de « Star Trek » : « Comment fonctionne-t-il ? Très bien, merci ! »), à l’instar du Voyageur qui a pour mission de forer des trous de ver en passant par l’infrastrate (l’hyperespace donc) pour relier deux points éloignés de l’univers à l’aide d’une foreuse… qui fonctionne très bien, merci ! ^^ Clairement on est dans du space-op d’aventure, pas dans de la hard-SF.

Ceci dit, Becky Chambers a la finesse d’introduire dans son récit à la fois des thèmes d’actualité et universels (l’altérité, l’acceptation de l’autre, les différences culturelles, le pardon, l’écologie, l’homosexualité…) mais aussi des thèmes plus directement hérité de la SF « pure » (comme le statut des IA). Porté par un équipage attachant, ces thèmes font mouche même s’il manque au roman un brin de subtilité.

Voilà, « L’espace d’un an » ne peut donc que se révéler clivant. Ultra-optimiste jusqu’à l’excès (on nage parfois dans la mièvrerie et la naïveté), une intrigue rachitique, mais des personnages attachants, des thèmes porteurs et un univers, pour peu détaillé qu’il soit, qui ne manque pourtant pas d’attraits, tels sont les pour et les contre du roman. Il appartient à chaque lecteur de faire son choix, en fonction de ses goûts, de ses attentes, mais aussi de son humeur du moment. Si on est dans une mauvaise passe, un « feel-good-book » comme celui-ci, ça peut faire un bien fou.

Pas de coup de coeur pour moi donc, mais une découverte intéressante en dépit de ses défauts qui m’ont énervé plus d’une fois. Je lirai sans doute le volume suivant, « Libration », qui sort fin juin en France et qui est nommé au Prix Hugo 2017.

 

Lire aussi les avis de Apophis, Samuel, Kissifrott, Sandrine, May, Jonathan, Koyolite Tseila, Miroirs SF.

 

  
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