24 vues du Mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny

Un écrit de Roger Zelazny inédit en français ? Comment résister ? En tant que grand amateur de l’auteur (j’ai lu presque une vingtaine de ses livres, record personnel), je ne peux que me plonger dans le texte avec délectation et saluer la (une nouvelle fois) belle initiative des éditions du Bélial qui va peut-être permettre de remettre un peu en lumière cet écrivain si singulier, auteur de la célèbre saga des « Princes d’Ambre » mais aussi de tellement d’autres écrits qui méritent considération.

 

Quatrième de couverture (attention, ça spoile un peu !) :

Son époux est mort. Ou disons qu’en tout cas, il n’est plus en vie… Pour Mari, le temps du deuil est venu. Un double deuil… Armée d’un livre, « Les Vues du mont Fuji », par Hokusai, elle se met dans les traces du célèbre peintre japonais afin de retrouver vingt-quatre des emplacements depuis lesquels l’artiste a représenté le volcan emblématique — autant de tableaux reproduits dans l’ouvrage. Un pèlerinage immersif, contemplatif, au cœur des ressorts symboliques de cette culture si particulière, un retour sur soi et son passé. Car il lui faut comprendre… et se préparer. Comprendre comment tout cela est arrivé. Se préparer à l’ultime confrontation. Car si son époux n’est plus en vie, il n’en est pourtant pas moins présent… Là. Quelque part. Dans un ailleurs digital. Omnipotent. Infrangible. Divin, pour ainsi dire…

« Roger Zelazny est un poète. D’abord. Encore. Toujours. Ses mots chantent. » George R. R. Martin

« 24 vues du mont Fuji, par Hokusai », finaliste du prix Nebula, est lauréat du prix Hugo 1986.

 

Estampes japonaises façon Zelazny

Qu’il est difficile de chroniquer cette novella de Roger Zelazny ! Ce texte est en effet une succession de tableaux, 24 comme son nom l’indique, et plus précisément 24 des 36 vues du Mont Fuji (collection d’estampes qui en compte en fait 46) dessinées par le célèbre peintre japonais Katsushika Hokusai. Un tableau par chapitre pour ce pèlerinage effectué par Mari suite à la mort de son époux et qui souhaite retrouver « en live » les vues peintes par l’artiste, un pèlerinage qui s’avérera aussi bien physique que mental. Pour la petite histoire, Roger Zelazny s’est « contenté » de 24 vues car il disposait lui-même d’un livre qui ne reprenait que ces 24 vues (chacune accompagnée d’un poème), et a donc construit son récit autour de ces 24 vues, exactement dans le même ordre (livre qui est aussi celui possédé par Mari dans le récit).

Et donc, ces fameuses vues. Mari tente de revenir à l’endroit précis où se situait Hokusai pour peindre ses œuvres, et chaque chapitre ou presque s’ouvre sur une description du tableau dont il est question, en notant les différences (puisque l’époque n’est plus la même, la topographie a changé). Le texte prend donc une saveur toute particulière si on le lit avec les estampes d’Hokusai à portée de regard (c’est même à mon avis chaudement recommandé). Les paysages peints par l’artiste japonais sont des inspirations pour la narratrice, et c’est vraiment son état d’esprit et ses pensées qui sont livrés au lecteur à chaque chapitre (le texte est écrit à la première personne, et son style même lui donne un réel goût de journal intime). Et forcément, quand on se plonge dans la tête de quelqu’un, ça part parfois un peu dans tous les sens. Les paysages évoquent à Mari bien des choses, et l’on passe de la philosophie à la religion, à la littérature, à la mythologie (forcément avec Zelazny), etc… La novella est très référencée, sans que cela soit lourd, même si avec tout ce qui est abordé il est bien difficile de saisir toutes les allusions.

Là ou le texte de Zelazny fait très fort, c’est dans sa manière d’aborder son récit. Puisque sa structure est basée sur des oeuvres d’art picturales, le moins que pouvait faire l’auteur américain était de leur rendre la pareille en ciselant chaque chapitre comme une oeuvre d’art, littéraire celle-ci. Mission accomplie, et haut la main ! Certes, ça n’a rien d’étonnant pour qui connaît l’écrivain (Zelazny était un styliste de premier ordre qui a par ailleurs également écrit de la poésie), mais il a lui-même fait de chaque chapitre un tableau littéraire. Et c’est évidemment l’occasion de rendre grâce à la belle traduction de Laurent Queyssi car traduire le style de Zelazny n’est pas chose évidente mais il s’en est pourtant tiré avec les honneurs puisque le côté poétique, reposant, spirituel, relaxant aussi, est bien présent. Le méditation de Mari devient aussi celle du lecteur, signe que le texte n’a pas souffert du changement de langue.

Pour ce qui est de l’intrigue, même si elle est importante puisqu’elle amène un fil directeur au récit, on aura d’ores et déjà compris, de par son sujet, que « 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai » est une belle illustration de la célèbre phrase de Robert Louis Stevenson :

L’important, ce n’est pas la destination, c’est le voyage.

Pour autant, elle a des atouts, qu’ils soient sur le strict plan de la progression scénaristique (elle ne se dévoile que petit à petit, ne se livrant au lecteur que par bribes en fonction des éléments sur lesquels Mari est prête à réfléchir, d’où un début de récit assez flou) ou bien sur un plan plus « historique » (la novella est parue en VO en 1985, un an après le « Neuromancien » de William Gibson et s’inscrit pleinement dans la mouvance cyberpunk même si la noirceur du genre n’est pas présente ici). Mais je n’en dirai guère plus à son sujet car sa découverte fait partie du plaisir de la lecture et du cheminement de la narratrice (et du lecteur avec elle, puisque le fait de regarder les estampes d’Hokusai pendant la lecture amène un effet visuel et une sorte de lien fort avec Mari, comme si on voyait par ses yeux). A ce propos, je me permets d’ajouter que la quatrième de couverture en dévoile sans doute un peu trop…

Abordant de multiples thèmes (le deuil, le sacrifice, la maladie ou bien ceux chers à Zelazny comme la mythologie, la divinité, le surhomme…) à travers l’auto-psychanalyse et l’introspection de Mari, « 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai » est un récit atypique, au cheminement particulier, très méditatif mais à l’effet pleinement réussi. Sa grande richesse me fait déjà affirmer que je le relirai pour m’y replonger avec grand plaisir (et j’en saisirai certainement de nouveaux aspects). Sans doute ne plaira-t-il pas à tout le monde, on est somme toute assez éloigné du public « mainstream » de la SF actuelle et Zelazny n’est pas toujours un auteur « facile ». Il y a donc là incontestablement une prise de risque de la part du Bélial de publier un écrit de ce genre. Mais c’est aussi la preuve de la grande diversité de la collection « Une heure-lumière » ainsi que de sa qualité, ce texte entrant directement parmi ses meilleures parutions (en plus d’avoir une nouvelle superbe couverture signée Aurélien Police).

Il me semble important que le lecteur « tente le coup » avec ce texte, situé dans le haut du panier des œuvres du romancier (et qu’il aura fallu attendre 32 longues années pour le voir arriver en France, malgré un prix Hugo bien mérité…). D’un abord un peu délicat, il est difficile de le recommander avec l’assurance de satisfaire le lecteur (ce en quoi il me rappelle, dans un genre bien différent, le magistral mais tellement particulier « Royaumes d’ombre et de lumière », un des sommets de Zelazny), ça ne marchera donc sans doute pas avec tout son public, mais le récit le rendra au centuple à ceux qui tomberont sous son charme.

 

Lire aussi les avis de l’Ours inculte, Apophis, Yozone.
 
Critique rédigée dans le cadre du challenge « S4F3s3 » de Xapur.

 

  
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