Aux comptoirs du cosmos, La Hanse Galactique tome 2, de Poul Anderson

« le prince-marchand » était très plaisant, fun, délicieusement pulp, une lecture particulièrement rafraîchissante pour l’été. Et puisque l’été est toujours là, j’ai prolongé le plaisir et décidé de rester un peu plus longtemps dans l’univers de Poul Anderson avec le deuxième volume de sa série « La Hanse Galactique » intitulé « Aux comptoirs du cosmos ». Retrouvons donc l’impayable Nicholas van Rijn, mais aussi de nouveaux héros, parfois surprenants.

 

Quatrième de couverture :

En ce XXIIIe siècle trépidant, l’humanité s’est implantée sur nombre de planètes, se frottant à un univers exotique grouillant de vie. Afin de protéger leurs intérêts, les négociants interstellaires ont formé une alliance : la Ligue polesotechnique. Nicholas van Rijn, fondateur de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, est le plus flamboyant de ces princes-marchands : le présent volume, totalement inédit, réunit le deuxième volet de ses aventures picaresques…

Apparu en 1956 dans les pages d’Astounding Science Fiction, personnage falstaffien hâbleur et roublard, infatigable arpenteur de mondes et négociateur hors pair, Nicholas van Rijn incarne pour beaucoup la figure majeure du héros andersonien. Les cinq volumes de « La Hanse galactique » proposent, pour la première fois en français, l’intégrale des aventures du plus populaire des personnages de Poul Anderson, sans oublier celles de ses compagnons emblématiques : David Falkayn, Chee Lan et Adzel.

 

Nicholas van Rijn certes, mais pas seulement !

Car en effet, Nicholas van Rijn n’apparaît que dans deux des cinq récits présents au sommaire de ce recueil, et encore, à la marge pour l’un d’entre eux. C’est donc l’occasion de faire connaissance avec David Falkayn, jeune apprenti de la Ligue polesotechnique rêvant de devenir prince-marchand dans la première nouvelle, « La roue triangulaire ». Échoué sur la planète Ivanhoé, l’équipage du « Ça boume » (quel nom !) doit trouver un moyen de réparer l’avarie du réacteur. Problème, le seul dépôt de secours (qui contient le générateur de deux tonnes dont l’équipage a besoin) sur cette planète, jugée peu intéressante en termes commerciaux, est éloigné alors que l’usage de la roue est proscrite pour des raisons religieuses. David Falkayn va donc entrer en contact avec une caste jugée plus « souple » idéologiquement, tandis que de son côté, le Maître de Falkayn, Martin Schuster, va, lui, user de son savoir pour influer sur la religion très stricte de cette planète. L’association de ces deux plans pourra peut-être leur permettre d’atteindre leur but : réparer le vaisseau, non sans avoir « changé le monde ». Un très bon texte (même s’il réutilise certains trucs du recueil précédent, comme le crash et les vivres qui viennent à manquer), pointant du doigt l’obscurantisme religieux, le protectionnisme des classes dirigeantes qui, sentant venir le danger, réagissent de façon sinon violente, au moins radicale.

Le deuxième texte, « Un soleil invisible », remet donc en scène David Falkayn, trois ans après le précédent. Ses exploits lui ont valu de devenir Compagnon. Il est envoyé solutionner un problème lié à un peuple, les Kraoka, qui souhaite refonder leur empire jadis glorieux. Et cette refondation passe par l’expulsion de la Ligue polesotechnique. Falkayn va donc devoir défendre les droits de la Ligue au sein d’un joli petit panier de crabes… Une narration un peu moins claire, un comportement parfois un peu cliché de Falkayn associé à des personnages un brin caricaturaux (la belle blonde nazillonne, que Falkayn va séduire grâce à ses charmes à la James Bond…) font de ce texte le moins bon du recueil, même si la thématique de l’impérialisme opposé au libre-commerce n’est pas inintéressante (serait-ce à cause de ce capitalisme « débridé » que Poul Anderson était si mal vu par la SF française, classiquement située à gauche ?). On notera tout de même un aspect scientifique important, et un David Falkayn qui fait preuve de finesse pour parvenir à ses fins mais d’une manière bien différente de celle de l’exubérant Nicholas van Rijn.

Puit vient « Ésaü » et la culture du bluejack, une plante recherchée par les extraterrestres respirant de l’hydrogène. C’est le cas des Baburites, des êtres vivant non loin de la planète Soliman sur laquelle pousse le bluejack. C’est évidemment la Ligue polesotechnique qui gère le commerce du bluejack, et le « facteur » (le nom que portent les gestionnaires des intérêts de la Ligue sur chaque planète) de cette planète, Emil Dalmady, ne comprend pas pourquoi il est convoqué sur Terre auprès de Nicholas van Rijn alors qu’il semble avoir sauvé la mainmise de la Ligue sur ce commerce menacé par une automatisation de la récolte par les Baburites, là où la Ligue, faiblement bénéficiaire, ne peut pas faire plus en termes d’investissement. Dalmady n’a certes pas le poids d’un van Rijn (au propre comme au figuré), mais sa solution est plutôt maligne, et le texte au final est réussi, et démontre une nouvelle fois toute l’ingéniosité des membres de la Ligue pour sauvegarder leurs intérêts (sans utiliser la violence) tout en étant vertueux avec les peuples des planètes avec lesquelles ils coopèrent. Tout l’art de ménager la chèvre et le chou, ou le délicat équilibre du commerce. Du capitalisme humain en somme, comme on l’a vu dans « Un homme qui compte ».

« Cache-cache » nous donne du grand van Rijn ! Fidèle à lui-même, on le retrouve volontiers provocateur, sûr de lui, arrogant et grossier, bref du van Rijn pur jus ! Certainement invivable pour un maître de loge de la Fraternité fédérée des Astronautes comme Bohadur Torrance. Mais pourtant, leur vaisseau endommagé par une attaque des Adderkops, des pirates qui ravagent les planètes d’un secteur dans lequel la Ligue aimerait renforcer sa présence, alors même que le-dit vaisseau, affrété par van Rijn en personne vient de découvrir la planète des Adderkops (une information cruciale puisque la Ligue pourrait ainsi facilement, avec les moyens dont elle dispose, faire taire les nuisances de ces pirates), Torrance et van Rijn vont devoir s’entendre pour s’en sortir. Et cela passe par l’arraisonnement d’un navire inconnu disposant de suffisamment de puissance pour les ramener à bon port avant que les pirates ne les rattrapent. Problème : ce vaisseau qui transporte une étrange ménagerie de plusieurs dizaines d’espèces extraterrestres en cage semble ne disposer d’aucun membre d’équipage. À moins que le personnel ne se soie dissimulé parmi les captifs de ce zoo spatial… van Rijn mène l’enquête dans ce récit où Poul Anderson déploie toute sa verve et son imagination quand il s’agit de décrire d’étonnantes espèces extraterrestres ! Je ne l’avais pas signalé auparavant mais Jack Vance n’est pas loin avec ces espèces toutes plus exotiques les unes que les autres. Et c’est d’autant plus valable une fois découverte la clé de l’énigme. Bien sûr, le récit fait la part belle à ce gouailleur de van Rijn qui, sous ses airs de je-m’en-foutisme et son penchant pour l’alcool et les cigares, a l’intelligence et le sens de l’observation bien plus affutés qu’il n’y paraît.

Le dernier texte, « L’ethnicité sans peine », dénote un peu des précédents puisqu’il se situe sur Terre, et laisse de côté aussi bien David Falkayn que Nicholas van Rijn ainsi que les décors très exotiques présentés jusqu’ici. Court (une vingtaine de pages), il donne au lecteur l’occasion de rencontrer un personnage qui deviendra important dans la suite de la série, Adzel, un étudiant en planétologie originaire de la planète Woden qui ressemble à… Citons plutôt Anderson :

(…) quatre pattes fourchues supportant un corps et une queue hérissés d’une crête épineuse, avec des écailles vertes sur le dos et un ventre doré ; un torse pourvu de bras en proportion, montant jusqu’à deux mètres de haut et s’achevant par un visage de crocodile, avec crocs, lèvres pulpeuses, oreilles osseuses, yeux marron pleins de douceur…

Une sorte de « petit » dragon-centaure à tête de crocodile ? En tout cas, Adzel maîtrise plusieurs langages, est amateur de whisky, redoutable joueur d’échecs et de poker et s’est converti au bouddhisme… Quel personnage, je sens qu’il va faire des étincelles celui-là ! Adzel va donc venir au secours à la fois de Jim Ching (narrateur de ce récit), étudiant préparant un concours d’admission à l’Académie des Astronautes « sommé » par son conseiller principal de préparer un spectacle sur la culture chinoise lors du Festival de l’Homme, et de Betty Riefensthal dont le père, compositeur d’opéras reconnu, doit lui aussi préparer une représentation « vivante » lors de ce même festival. Ce texte amusant est l’occasion d’une ode à l’ouverture, au partage des cultures, en opposition au racisme et au repli sur soi. Avec à nouveau une astucieuse solution sino-wagnerienne (!!) aux problèmes rencontrés par les protagonistes…

On a donc cinq textes qui partage la même « unité d’intrigue » : le personnage principal est devant une équation apparemment insoluble qu’il va pourtant devoir résoudre en ne comptant que sur sa propre intelligence/finesse/roublardise (rayez la ou les mentions inutiles en fonction du personnage !). Jean-Daniel Brèque, impeccable traducteur, fait référence dans son avant-propos aux enquêtes policières qu’appréciait beaucoup Poul Anderson. Le lien de parenté avec les récits présentés dans ce recueil est en effet flagrant, avec même une énigme en chambre close (« Cache-cache »).

Encore un très bon volume donc, sans doute trop court tant on en redemande. Mais il va falloir être patient, la suite n’arrive qu’en 2018. Si proche et pourtant si loin… 😉

 

Lire aussi les avis de Apophis, Samuel, Lutin82, Yozone.
 
Critique rédigée dans le cadre des challenges « S4F3s3 » de Xapur et « Summer Star Wars Rogue One » de Lhisbei.

  

 

  
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