Cthulhu, le mythe, tome 1, de Howard Phillips Lovecraft

Posted on 6 novembre 2017
A un moment, il faut se lancer ! Lassé d’attendre une édition ultime des oeuvres de Lovecraft (du genre de celle consacrée à Clark Ashton Smith) qui n’est vraisemblablement pas prête d’arriver, je me suis décidé, à la faveur d’une promo numérique lors de ce mois de l’imaginaire, à lire Lovecraft de manière un tant soit peu « rasionnée », c’est à dire en recueils, ceux édités par Bragelonne en l’occurRence. Verdict d’un débutant en lovecraft (oui ça existe !).

 

Quatrième de couverture :

Howard Phillips Lovecraft est sans nul doute l’auteur fantastique le plus influent du XXème siècle. Son imaginaire unique et terrifiant n’a cessé d’inspirer des générations d’écrivains, de cinéastes, d’artistes ou de créateurs d’univers de jeux, de Neil Gaiman à Michel Houellebecq en passant par Metallica.

Le mythe de Cthulhu est au cœur de cette oeuvre : un panthéon de dieux et d’êtres monstrueux venus du cosmos et de la nuit des temps ressurgissent pour reprendre possession de notre monde. Ceux qui en sont témoins sont voués à la folie et à la destruction. Les neuf récits essentiels du mythe sont ici réunis dans une toute nouvelle traduction.

À votre tour, vous allez pousser la porte de la vieille bâtisse hantée qu’est la Maison de la Sorcière, rejoindre un mystérieux festival où l’on célèbre un rite impie, découvrir une cité antique enfouie sous le sable, ou échouer dans une ville portuaire dépeuplée dont les derniers habitants sont atrocement déformés…

 

Indicibles et innommables sont bien au rendez-vous !

Donc ça y est, je peux dire que j’ai vraiment lu du Lovecraft lié à son « mythe de Cthulhu » (avec tous les guillemets qui s’imposent puisque ce mythe a plutôt été formalisé après sa mort), au-delà de quelques nouvelles piquées ici ou là (et des Contrées du Rêve, recueil que je compte relire puisqu’après coup, il me semble nécessiter un peu d’expérience avec l’auteur pour en saisir la substantifique moelle). Pas tout lu bien sûr, juste les neuf nouvelles qui composent ce recueil, mais de quoi déjà avoir un vrai point de vue sur les récits de l’auteur.

Premier constat : c’est efficace. On ne peut pas dire que ça fasse peur, mais Lovecraft savait vraiment créer une atmosphère sombre et dérangeante. Il faut dire qu’avec ce champ lexical (parfois lourdement martelé) lié à la terreur, il n’y allait pas de main morte. Le fameux déluge d’adjectifs est bien présent, et son style inimitable fait toujours mouche. Un plaisir de lecture en somme, à condition d’accrocher à ce style, je le re-dis, inimitable, mais qui peut sans doute pour certains paraître assez lourd…

Deuxième constat : avec les récits présentés ici, je suis bien en peine de dresser un quelconque panthéon cosmogonique !… Quelques références croisées, de légers indices, mais rien qui permette vraiment de dire qui est un Dieu Extérieur, qui est un Grand Ancien, etc… Et à vrai dire, on s’en fout ! C’est ici que je prends conscience que la formalisation du panthéon lovecraftien, de la place et du statut de toutes ces créatures innommables et indicibles n’a finalement que peu d’intérêt. En tout cas, c’est comme ça que je le ressens, j’ai préféré me laisser porter par les récits sans trop attacher d’importance à une « méta-mythologie » plutôt lâche finalement.

Troisième constat : à trop lire Lovecraft de manière consécutive, on sent des tics d’écriture ou de narration, certaines redondances structurelles. Les protagonistes principaux sont souvent des hommes lettrés, les gens de la campagne sont pour la plupart des bouseux/idiots/alcooliques/dégénérés (rayez la mention inutile, s’il y en a une…) sauf rare exception, et côté narration il y a quasi systématiquement une descente vers quelque chose d’indicible (à défaut d’autre chose, reprenons les qualificatifs utilisé par l’auteur !) faisant sombrer une ou plusieurs personnes vers la folie, la mort ou la disparition inexpliquée (y compris parfois le personnage principal), avec quelques longs (mais souvent diablement intéressants) tunnels d’explications/révélations (l’alcoolique dans « Le cauchemar d’Innsmouth », les échanges épistolaires dans « Celui qui chuchotait dans le noir »…). Tout cela rend parfois les récits un peu redondants, d’où le fait qu’une pause me semble nécessaire avant d’attaquer le recueil suivant.

Quatrième constat : Lovecraft avait un don pour lancer les récits. La phrase d’accroche est souvent très marquante. Exemples :

Lorsque j’approchai de la Cité sans nom, je sus qu’elle était maudite. (« La cité sans nom »)

S’il est vrai que j’ai logé six balles dans le crâne de mon meilleur ami, j’espère par la présente déclaration démontrer que je ne suis pas son assassin. (« Le monstre sur le seuil »)

Les enquêteurs prudents hésiteront à mettre en doute l’opinion largement répandue selon laquelle ce fut la foudre qui tua Robert Blake, ou bien un bouleversant choc nerveux provoqué par une décharge électrique. (« Celui qui hante les ténèbres »)

Les deux derniers exemples montrent d’ailleurs que l’auteur aimait commencer par la fin, la suite de son récit démontrant comment on en est arrivé là. Et puis pour aller au-delà de la simple phrase, on peut aussi parler d’une vraie et remarquable introduction, celle du fameux « L’appel de Cthulhu » :

La chose la plus miséricordieuse en ce bas monde est bien, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à mettre en relation tout ce qu’il contient. Nous habitons un paisible îlot d’ignorance cerné par de noirs océans d’infini, sur lesquels nous ne sommes pas appelés à voguer bien loin. Les sciences, chacune creusant laborieusement son propre sillon, nous ont jusqu’à présent épargnés ; mais un jour viendra où la conjonction de tout ce savoir disparate nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et sur l’épouvantable place que nous y occupons que nous ne pourrons que sombrer dans la folie devant cette révélation, ou bien fuir la lumière pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres.

Remarquable, ni plus ni moins.

Quant aux récits, disons rapidement qu’il y a du bon (beaucoup) et du moins bon (un peu). Parmi ces derniers on pourrait placer « La cité sans nom » et « Le festival » qui, mauvaise idée, sont les deux premiers du recueil. Les plus courts aussi, et donc les moins immersifs, d’autant que « Le festival » semble être un brouillon de ce qui donnera un peu plus loin le nettement meilleur « Le cauchemar d’Innsmouth ». Pour ce qui est des meilleurs, qui sont et ce n’est pas un hasard, parmi les plus connus de l’auteur, citons bien sûr « L’appel de Cthulhu » et son apparition mémorable, « Celui qui chuchotait dans le noir » (je ne résiste pas à un récit épistolaire, celui-ci l’étant en partie), « Le cauchemar d’Innsmouth » et sa conclusion renversante. On notera aussi « La maison de la sorcière », récit moins connu mais tout aussi efficace (et complètement non-euclidien (aaaah, ce coin du mur hypnotisant…)) que les plus célèbres présentés ici. « Le monstre sur le seuil », déjà lu auparavant, fait toujours son effet, et « Celui qui hante les ténèbres » et son hommage à Robert Bloch (le personnage principal s’appelle Robert Blake) fonctionne bien également (on notera aussi à ce sujet un rapide clin d’oeil à Clark Ashton Smith via la mention d’un certain Klarkash-Ton dans « Celui qui hante les ténèbres »), même si sur la longueur, les redondances citées plus haut commencent à se faire sentir.

Bref, Lovecraft et moi ça semble fonctionner, même si je ne mettrais pas ses récits sur un piédestal (sauf peut-être « L’appel de Cthulhu », un modèle du genre). Largement de quoi me motiver pour lire les deux recueils suivants, d’autant qu’il y a là aussi des récits ultra-célèbres (« La couleur venue d’ailleurs », « Les montagnes de la démence », « L’horreur de Red Hook », « L’affaire Charles Dexter Ward », récits plus connus sous des titres un peu différents mais nouvelle traduction oblige, il a fallu les modifier quelque peu…). À suivre, donc.

 

Lire aussi les avis de Nebal, Torospatillo, Nicolas Mouton Bareil.

 

  
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