Bifrost 89, spécial Nancy Kress

Posted on 1 février 2018

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas acheté un numéro de Bifrost. Le dernier en date était le numéro 76 spécial J.R.R. Tolkien, dont l’article débutait de la même manière que celui-ci. Et puis est arrivé ce numéro 89, sa superbe couverture aux couleurs rafraîchissantes (signée Rémy Diaz) et un dossier spécial sur Nancy Kress dont ma lecture toute récente de son recueil « Danses aériennes » m’avait beaucoup plu. Autant de raisons qui ne m’ont guère fait hésiter quand je suis passé en librairie. Et donc, la recette du Bifrost étant plus ou moins la même depuis quelque temps, passons en revue les différentes rubriques.

Un édito rédigé en caleçon tout d’abord. Ça ne se voit pas évidemment mais ça méritait d’être signalé. ^^ Un édito qui revient sur l’année 2017 et annonce ce qui attend les lecteurs des littératures de genre en 2018. J’ai l’impression qu’il va se passer de belles choses.

Ensuite, le cahier critique. Côté romans, j’ai noté quelques parutions intéressantes mais rien de fondamentalement inratable (ou que je ne possède pas déjà) si ce n’est « La bibliothèque de Mount Char » de Scott Hawkins que j’ai bien l’intention de lire prochainement. Côté revues, ce masochiste de Thomas Day m’a bien fait rire avec la description du portrait de Luc Besson en couverture du dernier numéro de « Présences d’esprits »… ^^ Ajoutons à cela une interview de Anne-Sylvie Homassel/Salzman (en fonction de la casquette qu’elle utilise puisqu’elle est anthologiste, éditrice, traductrice et autrice, ouf !), intéressante dans ce qu’elle nous permet de découvrir de ces métiers « de l’ombre », et quelques news diverses (l’occasion d’apprendre que l’éditeur Au Diable Vauvert n’est plus indépendant…) ainsi que l’annonce des vainqueurs du Prix des lecteurs de Bifrost 2017 (on en reparlera sur ce blog puisque l’éditeur vient de mettre gratuitement à disposition les textes des lauréats, à savoir « Proscenium » de Thierry Di Rollo et « Avec ses yeux » de Liu Cixin).

Vient ensuite le gros morceau, le dossier sur Nancy Kress. Une classique mais bien fournie interview de l’écrivaine américaine, une interview des deux compères de « Quarante-Deux » (Ellen Herzfeld et Dominique Martel) qui ont composé le recueil « Danses aériennes » (interview qui s’éloigne parfois un peu de Nancy Kress pour s’intéresser à la « fabrication » d’un tel recueil, mais ces éléments restent intéressants car peu souvent abordés) et qui me fait dire que le paratexte que j’estimais manquant dans le recueil se trouve donc ici, et un guide de lecture des parutions françaises de Kress (une belle occasion de s’apercevoir que tout le monde s’accorde à dire que l’autrice est à son meilleur sur le format « novella » mais que ce qui est paru en France relève plutôt du roman (et c’est peut-être pour cela que l’autrice a du mal à être reconnue à son juste niveau en France), même si les choses ont quelque peu changé ces dernières années (lisez « Danses aériennes » !)).

Et enfin, les nouvelles. Cinq récits au programme. Le premier de Nancy Kress, forcément, intitulé « Martin le mercredi ». Un texte tout à fait dans la thématique privilégiée par Kress, à savoir l’impact des bio-technologies sur l’être humain. Un impact ici majeur (l’implantation d’une deuxième conscience, forçant l’apparition d’une troisième, le tout dans le crâne d’un seul et même homme et à des fins thérapeutiques mais avec des travers psycho-sociaux particulièrement dérangeants, une nouvelle qui se rapproche d’un certaine manière de « On va y arriver » contenu dans le recueil « Danses aériennes »). Et un bon texte de plus pour Nancy Kress.

Le très court texte de Ketty Steward, « Un jeu d’enfant », fait à peine plus de trois pages. Trois pages frappantes tout de même, trois pages qui restent dans la tête, trois pages réussies, trois pages sur une guerre transformée par un virus étonnant, mais une guerre qui continue malgré tout. Mais trois pages seulement.

« L’éclosion des shoggoths » de Elizabeth Bear (Prix Hugo de la meilleure « novelette » 2009) fait dans l’hommage à Lovecraft. Un hommage un peu décalé avec un personnage principal noir et des shoggoths qui ont peu de choses à voir avec ceux de Lovecraft, hormis peut-être leur origine. Reste un joli texte sur l’esclavage, sur ce qu’il est possible ou nécessaire de faire et à quel prix. Un choix cornélien, qui manque peut-être un peu de clarté tant les shoggoths d’Elizabeth Bear semblent bien paisibles et font qu’on se demande s’ils ont la possibilité de renverser le cours du monde… Reste un joli récit qui aborde pas mal de sujets.

L’équipe de Bifrost qualifie de « joyau noir » le texte d’Isabelle Dauphin, « En finir ». Quelle belle description pour un récit horrifique sur la déchéance physique d’une sportive qui ne se rend compte de rien, ou plutôt qui ne veut se rendre compte de rien, tant son conditionnement jusqu’au-boutiste lui impose de résister à la douleur (le personnage principal est apnéiste, sport extrême s’il en est). Une nouvelle lue avec un certain malaise physique, comme une douleur diffuse vécue par procuration, le signe d’un excellent texte (peut-être le meilleur de ce Bifrost) qui atteint parfaitement son but, bravo !

Enfin, Linda Nagata signe avec « L’obélisque martien » le dernier texte de ce numéro. Un récit particulièrement réussi sur une humanité en train de sombrer et qui a perdu tout espoir de s’en sortir. Désenchantement et désir de laisser une trace sont au programme. Cette obsession de vouloir se signaler alors que personne ne sera là pour voir la fin du projet (un immense obélisque construit sur Mars, témoin du passage de l’être humain) sonne comme une immense futilité. Et pourtant, un imprévu va tout bouleverser et remettre dans la tête de l’architecte de l’obélisque ce qui fait un être humain, la grandeur de l’humanité. Avec un brin de tension amenée par le décalage temporel des transmissions, induit par la distance Terre-Mars, c’est un texte particulièrement réussi, qui me rappelle qu’il faudrait je lise un jour le seul roman de Nagata traduit en français, « Aux marges de la vision » (sur ma PAL numérique).

Un Bifrost particulièrement réussi donc, avec un numéro « féministe » (cinq nouvelles écrites par cinq femmes, un dossier sur une écrivaine) mais qui ne le crie pas sur tout les toits, voilà qui fait bien plaisir. Et ça me donne de regarder quelques numéros que j’ai manqués. Comme d’habitude, je fais tout à l’envers ! 😛

 

  
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