La cinquième saison, de N.K. Jemisin

Posted on 5 février 2018
Deux prix Hugo consécutifs, et voilà N.K. Jemisin propulsée dans le cercle des « doubles vainqueurs consécutifs ». Le premier des deux a donc été accordé à « La cinquième saison ». Serai-je plus convaincu par l’autrice après « Les cent mille royaumes » un peu mitigé ?

 

Quatrième de couverture :

La terre tremble si souvent sur votre monde que la civilisation y est menacée en permanence. Le pire s’est d’ailleurs déjà produit plus d’une fois : de grands cataclysmes ont détruit les plus fières cités et soumis la planète à des hivers terribles, d’interminables nuits auxquelles l’humanité n’a survécu que de justesse. Les gens comme vous, les orogènes, qui possédez le talent de dompter volcans et séismes, devraient être vénérés. Mais c’est tout l’inverse. Vous devez vous cacher, vous faire passer pour une autre. Jusqu’au jour où votre mari découvre la vérité, massacre de ses poings votre fils de trois ans et kidnappe votre fille. Vous allez les retrouver, et peu importe que le monde soit en train de partir en morceaux.

 

La tectonique des claques

De Nora K. Jemisin, je ne connaissais que « Les cent mille royaumes », premier tome d’une série qui ne m’avait pas spécialement impressionné. D’ailleurs je n’ai pas lu la suite. Et voilà qu’elle revient avec « La cinquième saison », à nouveau un premier tome d’une trilogie, « Les Livres de la Terre fracturée ». Et elle revient en force, toute auréolée d’une double victoire consécutive aux Prix Hugo, le premier en 2016 pour « La cinquième saison », le deuxième en 2017 pour « The Obelisk Gate » (dont la traduction française arrive au mois d’avril il me semble), le deuxième tome, rejoignant donc Orson Scott Card et Lois McMaster Bujold dans le cercle très fermé des doubles vainqueurs consécutifs. Impressionnant !

Mais un Prix Hugo n’est pas forcément synonyme de chef d’oeuvre (la preuve avec « La justice de l’ancillaire » de Ann Leckie en 2014, roman que je n’ai jamais pu terminer malgré deux essais…), alors je me devais de rester prudent. Et finalement j’ai vite été rassuré, on tient effectivement un roman marquant.

Mais qu’est-ce donc que cette « cinquième saison » ? Hé bien c’est un peu la saison des catastrophes, ou la saison de trop sur cette planète régulièrement secouée par des phénomènes sismiques et climatiques extrêmes, phénomènes durant quelques mois ou quelques années, voire un peu plus. À l’issue de cette « cinquième saison », les morts ne se comptent plus, des civilisations entières disparaissent, les bouleversements technologiques ou politico-sociaux sont de taille. Au début du roman, qui se déroule sur le Fixe (nom de l’immense et unique continent de la planète que je n’ose appelé Terre car je ne sais dire s’il s’agit d’une planète imaginaire ou de notre bonne vieille Terre dans un lointain futur…), il n’y pas eu de cinquième saison depuis longtemps. Bien entendu, ça ne va pas durer… Mais ces bouleversements qui existent depuis des milliers d’années ont conduit les humains à s’organiser. L’essentiel de la civilisation (en tout cas la plus avancée technologiquement et là où se trouvent les centres de décision) est située à l’équateur du Fixe, zone la moins soumise aux aléas sismico-climatiques. En cas de déclenchement d’une cinquième saison, les différents cités se referment sur elles-même et vivent de leurs réserves, tout en suivant scrupuleusement la « Lithomnésie », sortes de tables de la loi, ou de manuel du survivalisme.

À cela s’ajoute le fait que la population est organisée en castes sociales bien précises, au sein desquels se trouvent les Orogènes, capables de manipuler les forces sismiques/tectoniques. C’est à la foi leur don et leur malédiction, car leur pouvoir, s’il est incontrôlé, peut se révéler catastrophique et causer des ravages. C’est pourquoi ils sont mal aimés, voire haïs, honnis. Régulièrement tués par une population craintive et en colère. Toute ressemblance avec des faits se déroulant sur notre monde et à notre époque n’est évidemment pas fortuite… Les Orogènes « déclarés » sont recueillis dès l’enfance (s’ils ne sont pas assassinés avant donc…) par le Fulcrum, cette sorte « d’école des sorciers » qui leur apprend à contrôler leur pouvoir. Pouvoir qui peut dès lors se révéler très utile pour stabiliser les colères sismiques de la planète. Sauf que le Fulcrum n’a rien d’une sinécure (c’est même une forme d’éducation à la dure, pour ne pas dire plus, institutionnalisée par le pouvoir en place), d’autant que chaque Orogène est surveillé par un Gardien, à la fois ange protecteur et éducateur particulièrement cruel (jouant à fond sur le syndrome de Stockholm).

C’est dans ce background touffu mais passionnant (et que je suis loin d’avoir révélé dans sa totalité, j’aurais pu parler des Noeuds, des Mangeurs de pierre, etc…) que se débattent les trois personnages principaux du roman, trois femmes nommées Essun, Damaya et Syénite. Essun est une Orogène à la recherche de son mari, ce dernier venant tout simplement de tuer à mains nues leur fils, âgé de trois ans, et de s’enfuir avec leur fille à peine plus âgée. L’occasion de signaler que le roman ne prend pas de gants, énonçant parfois crûment des faits assez sordides et/ou violents. Damaya est une toute jeune Orogène découverte par un Gardien et emmenée au Fulcrum, et Syénite est une jeune étudiante au Fulcrum chargée de résoudre un problème géologique dans une ville voisine, accompagnée d’Albâtre, un Orogène très puissant (c’est un « Dix-anneaux », unique au monde, les anneaux, dix au maximum, représentant la puissance et la maîtrise de l’Orogène. Syénite en possède quatre).

Trois personnages offrant donc trois lignes narratives qui se succèdent régulièrement, alors qu’une cinquième saison particulièrement terrible s’annonce… La structure du récit est d’ailleurs assez surprenante, avec un prologue étonnant, ou bien le récit d’Essun raconté à la deuxième personne. Tout cela n’a bien sûr rien d’anodin, tandis que les surprises et les révélations ne manquent pas. Les trois femmes sont attachantes, chacune à leur manière, et donnent envie de savoir ce qui va leur arriver dans ce monde dur et (trop souvent) cruel qui ne leur épargnera rien. Elle vont se prendre claques sur claques mais toujours se relèveront, pour tenter de faire ce que leur dit leur conscience face à cette société sans âme, arque-boutée sur la survie à tout prix, sans grande considération pour l’individu.

La fin du récit, bien que résolvant certaines choses en suspens, est loin d’avoir levé le voile sur de nombreux détails (qui sont sans doute bien plus que cela), alors que Jemisin n’aura jusqu’ici qu’été très parcimonieuse dans ses révélations. Difficile de s’arrêter à ce seul premier tome donc, qui s’impose comme une très belle introduction, engagée, aux thématiques toutes actuelles, et qui appelle clairement une suite qui va sans doute se révéler… cataclysmique ! Et j’entrevois déjà les raisons qui ont mené N.K. Jemsisin à un deuxième Prix Hugo.

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Samuel, Yogo, Lune, Cédric, Apophis.

 

  
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