L’effet churten, de Ursula Le Guin

Posted on 19 mars 2018
J’ai tellement aimé « La main gauche de la nuit » que j’ai décidé de prolonger le plaisir avec d’autres récits d’Ursula Le Guin. Toujours dans la cycle de « L’Ékumen », ce petit recueil nous propose trois nouvelles. Ursula Le Guin était-elle aussi bonne romancière que nouvelliste ?

 

Quatrième de couverture :

Dans le vaste univers de l’Ékumen, tout voyage prend des années. Difficile de garder des relations avec sa famille et ses amis lorsque l’on doit passer d’une planète à l’autre. La galaxie est une mosaïque d’histoires humaines… Jusqu’au jour où on découvre par hasard l’effet Churten, une sorte de transport instantané, abolissant les distances comme jamais entre les mondes. Encore faut-il le maîtriser et l’utiliser à bon escient…

S’inscrivant dans le cycle grandiose de l’Ékumen, ces trois histoires racontent la découverte de cette nouvelle technologie, ses premiers essais, ses premières réussites et ses premiers drames.

 

Ça commence doucement et puis… The baffe !

Après cette superbe découverte de « La main gauche de la nuit », on reste dans le cycle de l’Ekumen et on s’intéresse avec ce petit recueil de trois grosses nouvelles (qui sont en fait les trois nouvelles reliées à l’Ekumen issues d’un recueil plus vaste intitulé « Pêcheur de la mer intérieure », paru en 2010 aux éditions Souffle du rêve et pas forcément simple à trouver aujourd’hui) consacré à, comme son nom l’indique, l’effet churten.

Mais qu’est-ce donc que cet effet churten ? C’est tout simplement une révolution scientifique qui permet, à l’instar de l’ansible (toujours dans l’univers de l’Ekumen) qui le permettait déjà pour les communications, de se déplacer instantanément d’un endroit à un autre (une technologie pas encore découverte à l’époque de « La main gauche de la nuit »). Révolutionnaire mais pas sans danger. Comme à son habitude, Ursula Le Guin se fiche bien de l’aspect technique de la chose et préfère s’interroger sur le côté humain à travers ces trois récits.

Le premier, « L’histoire des Shobies », retrace une des expérimentations de cette technologie, avec un vaisseau, le Shoby, et son équipage composé d’une dizaine de personnes d’origines diverses. Et après un début gentillet mais tout à fait enthousiasmant (qui a un petit air de « L’espace d’un an » de Becky Chambers avec ces passagers tous différents et qui apprennent à se connaître), on entre de plain-pied dans les effets secondaires de cette technologie, ou du moins les effets que ce voyage instantané peut avoir sur des êtres pensants. Cette nécessité de respecter une certaine harmonie entre les membres d’équipage pour ne pas être perdu est à la fois ambitieuse sur le plan narratif mais aussi un peu difficile à suivre sur le plan formel. A la fois la force et la faiblesse d’un récit duquel on ressort sans être parfaitement sûr d’avoir tout compris… Mitigé donc.

Les choses s’améliorent avec « La danse de Ganam », récit qui se déroule sur… Ganam, bravo. Après le premier essai pas totalement concluant conté dans le texte précédent, les scientifiques de l’Ekumen tentent de valider leur technologie en se basant sur des équipages plus restreints, tel celui-ci mené parle commandant Dalzul qui a déjà fait un voyage en solo sur cette même planète Ganam. Un Dalzul qui semble être reçu et considéré comme un dieu par les habitants de cette planète. « La danse de Ganam » pourrait être un récit assez classique d’incompréhension entre des peuples aux cultures différentes (ce qu’il est, et un bon qui plus est, à rapprocher de « L’étrangère » de Gardner Dozois par exemple), mais c’est sans compter sur ce fameux effet churten qui brouille encore les pistes puisque se mêle à tout ça une perception fluctuante et subjective de la réalité, amenant le lecteur à se demander où est la vérité. Le côté anthropologique d’Ursula Le Guin joue à plein ici et nous montre que chercher à comprendre l’autre à travers le prisme de sa propre culture n’amène rien de bon. Très réussi.

Et puis vient le dernier texte, le plus long et qui donne son titre au recueil (en VO comme en VF pour le recueil de 2010), « Pêcheur de la mer intérieure ». Et là, quelle claque magistrale ! A nouveau dérivé de l’effet churten, le texte est une nouvelle occasion pour Le Guin de démontrer son talent pour la création de sociétés étonnantes, aux mœurs bien différentes de celles que nous connaissons. Cette société de la planète O et sa notion de couple à quatre (deux hommes et deux femmes) mêlant homosexualité et hétérosexualité avec tout de même ses règles et ses interdits sont d’une belle complexité (mais tout est très clairement expliqué, pensé dans les moindres détails) et offrent surtout un rare panel de sentiment. Il faut dire que la plume douce et subtile de Le Guin fait des merveilles ici à travers la vie de Hideo, originaire de O et qui part sur une autre planète pour participer aux recherches sur la théorie du churten. Je ne peux pas en dire plus sans risquer de trop spoiler, d’autant que ce texte mérite vraiment d’être lu sans trop en savoir à l’avance. Soif de découverte, notion de choix personnels, amour filial et conjugal, distorsion de l’espace-temps et introspection, tels sont les thèmes abordés, parmi bien d’autres. Ursula Le Guin nous livre ici un texte magistral, social, anthropologique mais aussi purement SF. La SF dans ce qu’elle a de meilleur. Un pur chef d’œuvre !

Un recueil relativement court donc (200 pages), mais non dénué de qualités, malgré un départ un peu déstabilisant. La troisième nouvelle, chef d’œuvre absolu, justifie cependant totalement l’achat du recueil (je pense d’ailleurs la relire très bientôt tant elle est riche). A noter qu’une postface est également présente, soulignant à nouveau l’importance d’Ursula Le Guin dans la SF, et dans la littérature en général.

 

Lire aussi les avis de Xapur, Célindanaé, Nicolas Winter, Gromovar, L’Écureuil, Fantastinet, Dionysos, Yozone, Vert (sur le recueil intégral).

 

  
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