Dans la toile du temps, de Adrian Tchaikovsky

Posted on 15 mai 2018
Encore un nouveau venu dans le monde de la SF ! Décidément, après Al Robertson cette année ou Scott Hawkins l’année dernière (on reparlera de ce dernier prochainement sur ce blog…), la collection Lunes d’Encre a décidé d’aller voir ce qui se fait chez les jeunes pousses talentueuses de la SF anglosaxonne. Lauréat du prix Arthur C. Clarke en 2016 pour ce roman, le Britannique Adrian Tchaikovsky fait incontestablement partie de cette catégorie.

 

Quatrième de couverture :

La Terre est au plus mal… Ses derniers habitants n’ont plus qu’un seul espoir : coloniser le «Monde de Kern», une planète lointaine, spécialement terraformée pour l’espèce humaine. Mais sur ce «monde vert» paradisiaque, tout ne s’est pas déroulé comme les scientifiques s’y attendaient. Une autre espèce que celle qui était prévue, aidée par un nanovirus, s’est parfaitement adaptée à ce nouvel environnement et elle n’a pas du tout l’intention de laisser sa place. Le choc de deux civilisations aussi différentes que possible semble inévitable. Qui seront donc les héritiers de l’ancienne Terre ? Qui sortira vainqueur du piège tendu par la toile du temps ? 

Premier roman de l’auteur paru en France, Dans la toile du temps s’inscrit dans la lignée du cycle de L’Élévation de David Brin. Il nous fait découvrir l’évolution d’une civilisation radicalement autre et sa confrontation inévitable avec l’espèce humaine. Le roman a reçu le prix Arthur C. Clarke en 2016.

 

Régression vs évolution

« Dans la toile du temps » est le premier roman paru en France de Adrian Tchaikovsky, c’est sans doute pour cela que je parle de « jeune pousse » dans mon introduction. Pourtant, l’auteur a 45 ans et a déjà à son actif plus d’une quinzaine de romans, dont dix pour la seule série de fantasy « Shadows of the Apt ». Donc Tchaikovsky n’est pas non plus un débutant, et s’il confirme l’exceptionnel talent qu’il démontre avec ce roman (oups, spoiler ! 😉 ), ça nous promet une belle carrière (en SF comme en fantasy donc) ! Car oui, « Dans la toile du temps » est un joyau de SF, le genre de coup de coeur qu’on ne rencontre pas souvent.

Le roman prend place dans un futur lointain dans lequel la Terre se meurt. Il devient donc nécessaire de coloniser d’autres planètes. Pour se faire, de vastes projet de terraformation se montent, projets qui doivent s’accompagner de l’implantation de singes qui seront « élevés » (David Brin en a fait le sujet de son cycle de « L’élévation ») par l’entremise d’un nanovirus censé les faire évoluer très rapidement et préparer l’arrivée des humains qu’ils considéreront comme leurs maîtres. C’est le projet que mène la scientifique Avrana Kern dans le vaisseau « Brin 2 » (hommage, hommage…). Sauf que tout ne se passe pas comme prévu car une faction humaine ouvertement opposée à jouer à Dieu avec les planètes réussit à placer un de ses agents dans le vaisseau et à le faire exploser (et à faire plus ou moins la même chose sur Terre à base de bombes diverses et variées mais aussi de virus informatiques, d’IA destructrices, etc…). Kern parviendra tout juste à s’échapper dans le module appelé à surveiller l’évolution des singes sur ce qu’elle appelle (modestement…) le monde de Kern, mais ceux-ci n’arriveront jamais sur la planète, désintégrés dans l’atmosphère… Le nanovirus, lui, y parviendra. Mais n’ayant plus les singes pour cible, il va devoir trouver un autre hôte. Et c’est du côté des invertébrés qu’il va le trouver…

Dès lors, la narration va dérouler deux fils bien distincts, le premier étant celui des cibles du nanovirus, les araignées de l’espèce portia labiata, le deuxième celui d’un vaisseau de l’humanité, le « Gilgamesh » (une arche stellaire qui utilise la cryogénisation pour contrer les effets du temps des looooongs voyages interstellaires) qui arrive sur les lieux deux mille ans plus tard, alors que l’humanité peine à se relever de sa chute et qui ne navigue dans l’espace (pour fuir une Terre décidément à bout de souffle) que grâce à la technologie pré-apocalypse. Deux narrations qui se déroulent sur un temps long, très long puisque des dizaines d’années, des siècles même, séparent les quelques séquences clés présentées par Tchaikovsky. Ainsi, les araignées évoluent, tandis que l’humanité tente de se trouver un avenir et s’apprête à atterrir sur le monde de Kern.

L’intrigue dévolue aux humains est somme toute assez simple : trouver une nouvelle Terre. Le monde de Kern, trouvé grâce aux quelques renseignements laissés par « la civilisation d’avant », semble être l’endroit idéal. Mais rien ne sera simple, alors que Kern est toujours là, plus ou moins fondue au sein de l’IA de son vaisseau, et bien décidée à protéger son projet coûte que coûte. Suivront dissensions, révolte, mission à réaliser à tout prix, capitaine jusqu’au boutiste, arche stellaire qui se dégrade (« Destination ténèbres », es-tu là ?), etc… Cette moitié de roman, bien qu’elle se déroule sur des centaines voire des milliers d’années, garde plus ou moins les mêmes personnages grâce à la cryogénisation (les membres importants de l’équipage n’étant réveillés qu’en cas d’absolue nécessité), ce qui permet de garder un fil directeur pour le lecteur, un ou plusieurs personnages auxquels s’attacher, en premier lieu le linguiste Mason Holsten. Mais il faut bien avouer que si l’intrigue globale est intéressante (avec de nombreux thèmes qui ont fait et font encore les grandes heures de la SF : cryogénisation, arche stellaire, IA, trans voire post-humanisme, et j’en passe), les personnages humains ne sont pas vraiment le point fort du roman, Holsten paraissant tout de même un peu falot.

Côté araignées, l’auteur fait très fort. D’une part parce que pour garder l’attachement du lecteur à des personnages, il leur donne les mêmes noms au fil des générations en fonction de leur caractère (Portia pour celles qui amènent de profonds changements au sein de la société arachnide, Bianca pour les scientifiques, Fabian pour les mâles plus débrouillards que la moyenne, etc…), et d’autre part car il invente de A à Z une société totalement autre, qui se développe de façon magistrale et fulgurante avec ses propres atouts (les araignées, « boostées » par le nanovirus, font tout de même une cinquantaine de centimètres de longueur…), bien loin de ceux que nous connaissons. Une société basée sur la chimie, avec un langage totalement différent, utilisant d’autres espèces pour des tâches calculatoires, etc… C’est complètement fascinant et superbement pensé. Et étonnamment crédible, d’une certaine façon. La cohérence de la société arachnide inventée par Tchaikovsky, s’appuyant sur l’espèce portia labiata (d’où le nom des héroïnes des différentes époques) et ses caractéristiques (le fil de soie, pilier du développement technologique des araignées) force le respect. Ainsi, les araignées connaîtront elles aussi certains passages obligés de toute évolution sociétale : conflits (internes ou externes), colonisation de nouveaux territoires, progrès sociaux, développement des arts et de la science (jusqu’à la haute technologie), remise en cause de la religion, etc… Et toujours sur le mode araignée, c’est à dire de manière adaptée à leur physiologie.

Et puis bien sûr, et c’est ce sur quoi appuie la quatrième de couverture, arrive la rencontre entre les humains et les araignées. Elle se fera en deux temps, mettant en avant deux civilisations qui ne se comprennent pas (alors que nous, lecteurs omniscients, comprenons les deux, ce qui accentue l’effet dramatique de l’incompréhension mutuelle), mais je ne peux en dire plus sous peine de trop en dévoiler.

Le procédé des deux narrations parallèles n’a en soi rien de foncièrement original, mais il est suffisamment bien mené pour garder un intérêt constant. D’un côté cette humanité qui cherche à survivre mais qui ne peut s’empêcher de sombrer peu à peu dans le chaos est intéressante même si son intrigue reste relativement classique, de l’autre côté cette société « autre » basée sur des éléments « autres » (par rapport à nous) qui lui donnent tout son charme, et cherchant constamment à s’élever vers de nouveaux horizons (et qui éclipse donc quelque peu la partie humaine). D’ailleurs, les titres des différentes parties du roman sont judicieusement trouvés et s’adaptent aussi bien aux hommes qu’aux araignées, bien que le développement des deux civilisations soit finalement assez radicalement inversé. Malin.

Il y aurait encore tant à dire sur ce roman qui frôle les 600 pages mais qui reste passionnant du début à la fin ! Ma chronique peut donner l’impression d’en dévoiler beaucoup alors qu’elle n’effleure que quelques morceaux d’une vaste trame globale qu’il est impossible de lâcher une fois pris dans la toile (oui, elle est facile…) de Tchaikovsky. C’est de la SF de haut vol, un roman absolument magistral (parfaitement traduit par Henry-Luc Planchat, je suis en revanche un peu moins convaincu par l’illustration de Gaelle Marco…) qui dévoile à la francophonie un auteur très doué (inventer une telle société nécessite un réel talent) et qu’il me tarde de retrouver pour un deuxième roman d’ores et déjà prévu pour 2019. Superbe !

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Apophis, Samuel, Cédric, Blackwolf, FeydRautha, Hilaire Alrune, Nathalie Z, Lutin82, Lune.

 

  
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