Conséquences d’une disparition, de Christopher Priest

Un nouveau roman de Christopher Priest est toujours un évènement. Grand nom de la SF contemporaine, digne héritier de Philip K. Dick aimant brouiller les pistes entre réalité et illusion, l’auteur possède son lot d’amateurs fidèles. De mon côté, malgré un nombre de lectures restreint, je n’ai jamais été déçu. Alors forcément, je ne pouvais faire autrement que me jeter sur celui-ci, intitulé « Conséquences d’une disparition ».

 

Quatrième de couverture :

2000. Ben Matson noue une relation passionnée avec Lilian Viklund. Il ne le sait pas encore mais, dans moins d’un an, la jeune femme aura disparu.
Plus de vingt ans après, le décès de Kyril Tatarov, un scientifique de renom que Matson a jadis interviewé, fait la une des journaux, alors que les débris de ce qui ressemble à un avion sont retrouvés dans l’Atlantique, à une centaine de miles des côtes américaines. Ces deux événements, a priori sans rapport, replongent inexorablement Ben dans les souvenirs de son histoire avec Lil. Se pourrait-il qu’il y ait un lien entre la disparition de la jeune femme, celle de Tatarov et celle d’un avion inconnu ? Et le monde que nous connaissons serait-il en train d’en subir les conséquences ?

Christopher Priest entremêle avec brio les différents fils de son histoire et l’Histoire. « Conséquences d’une disparition » propose une perspective nouvelle sur un événement récent et marquant de l’histoire contemporaine : les attentats du 11 septembre 2001.

 

9/11

On connaît Christopher Priest pour son goût de l’illusion, sa façon de manipuler le lecteur jusqu’à lui faire perdre le fil de la réalité. Cette manière de jouer avec le vrai et le faux a souvent été au centre de ses récits, soit dans un cadre imaginaire (comme dans « L’inclinaison » situé dans l’Archipel du Rêve), soit dans notre monde à nous mais en manipulant l’Histoire pour jouer avec différentes trames « parallèles » (« La séparation ») ou bien en utilisant carrément des artifices de science-fiction (« Le monde inverti », ou dans un genre plus réaliste dans « Le prestige »).

La grosse différence est qu’ici cette manipulation du réel ne résulte pas d’une volonté de l’auteur mais repose sur des faits étayés, circonstanciés, avec en épigraphe du roman le théorème de Thomas :

Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences.

Le roman met en scène Ben Matson, journaliste scientifique habitant dans une Ecosse des années 2020 devenue indépendante et fièrement pro-européenne, qui se réveille un matin en apprenant à la fois le décès d’un mathématicien de renom qu’il a rencontré à deux reprises, et la découverte de ce qui ressemble à une épave d’avion au large des côtes de l’état du Delaware. Deux évènements qui n’ont a priori rien en commun, mais qui vont réveiller la conscience de Matson et le faire replonger dans ses souvenirs, jusqu’à ce jour douloureux du 11 septembre 2001 qui l’a vu perdre la femme de sa vie.

Le thème du roman n’est donc rien d’autre que le 11 septembre 2001. Alors oui, si on y ajoute ce côté priestien du jeu entre réalité et illusion, je vois déjà venir certaines réactions : « Ah, Priest est donc un conspirationniste ! ». Sauf que non. Ou en tout cas, ce n’est pas explicité. Et c’est d’ailleurs tout l’intérêt du roman. Car Priest (et il le dit dans les remerciements du livre) ne partage pas nécessairement les opinions de son narrateur, mais il partage son goût de l’enquête, je cite :

« Conséquences d’une disparition » est évidemment une fiction, un roman. Il ne s’agit pas de journalisme d’investigation. Néanmoins, le narrateur est un journaliste, et il enquête. Les opinions de Ben Matson ne sont pas nécessairement les miennes, mais nous avons en grande partie fait les mêmes recherches.

Et le récit alterne donc entre vraies parties narratives fictionnelles et enquête sur ce qui cloche dans la version officielle des résultats de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis. On a donc ici un roman qui analyse des faits, et qui pose un tas de questions sur la manipulation des masses, l’influence de la perception du public sur les évènements (d’où le théorème de Thomas cité plus haut, et cette « dissonance cognitive » qui frappe la population consciente que quelque chose ne fonctionne pas dans l’explication donnée mais qui l’accepte pourtant telle quelle et qui dénie même aux autres le droit à la contestation), l’émergence des réseaux sociaux et l’utilisation qui peut en être faite par des organisations plus ou moins officielles, la transformation des faits par la manipulation de la représentation que s’en fait la population, le discrédit jetés sur ceux qui recherchent une vérité à contre-courant de la version officielle, etc… Le tout à travers une trame narrative fictionnelle plutôt réussie mêlant histoire d’amour brisée, reconstruction d’une vie, besoin de savoir.

S’appuyant sur l’Histoire contemporaine, « Conséquences d’une disparition » est un roman pertinent, documenté, intelligent, et qui contient donc l’essence même des romans priestiens (la trame temporelle est bousculée, les chapitres mélangés, comme une représentation de l’esprit de Ben Matson qui revient sur différents évènements de façon apparemment aléatoire) sans en avoir l’air d’en faire partie (et qui pourra être lu par n’importe qui, alors que le lecteur habitué à la prose de Christopher Priest s’amusera à dénicher ici ou là quelques « tics » de l’auteur, à discerner si oui ou non le narrateur ou les personnages secondaires sont fiables, si la réalité est bien là où elle est censée être, etc… Et il y a matière à réflexion sur ces points… 😉 ). C’est un joli tour de force de l’auteur qui prouve que même à 75 ans et après plus de 50 ans de carrière, il parvient toujours à nous surprendre.

Pari réussi donc, dans une direction que l’on n’attendait pas. Roman contemporain, relevant à peine de la littérature de genre (mais qu’importe !), jouant avec la mémoire et la distorsion des faits par la perception que nous en avons, « Conséquences d’une disparition » est un livre captivant, et qui pourrait bien faire parler de lui, quand bien même il n’a pas trouvé preneur du côté de l’édition américaine (trop dérangeant peut-être ?)… Passionnant !

 

Article publié dans le cadre des challenges Summer Short Stories of SFFF saison 4, par Lutin82.

 

  
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