Cristal qui songe, de Theodore Sturgeon

Theodore Sturgeon est un auteur régulièrement classé parmi les grands de la SF. Même s’il fut avant tout nouvelliste, ses oeuvres les plus connues restent ses romans « Les plus qu’humains » et « Cristal qui songe ». Alors oui, auteur important, mais auteur que je n’avais jamais lu ! Un parmi tant d’autres… Toujours est-il que la ressortie du roman « Cristal qui songe », dans une traduction révisée et dotée d’une couverture qui attire l’oeil (et qui surfe sur la mode « Ça » de Stephen King ?), était l’occasion rêvée de s’y mettre.

 

Quatrième de couverture :

Renvoyé de l’école à l’âge de huit ans pour avoir mangé des fourmis en cachette, Horty fuit la demeure de ses parents adoptifs qui le martyrisent et trouve refuge au sein d’un cirque ambulant où il devient le partenaire de deux naines, Zena et Bunny. Mais les personnages les plus extraordinaires du cirque restent son féroce directeur, surnommé le Cannibale, et son étrange collection de cristaux : des pierres aux pouvoirs mystérieux et néanmoins gigantesques.

 

Jeux de nains, jeux de (pas) vilains !

Le roman débute avec Horty, jeune garçon de huit ans, qui vient de se faire renvoyer de l’école parce qu’il a fait quelque chose de mal sous les travées du stade de l’école. Qu’a-t-il fait ? La chose n’est pas immédiatement explicitée, mais la façon dont le texte est écrit fait penser à ce qu’un jeune garçon peut faire lorsqu’il découvre son corps… Effet voulu ou non, allez savoir… Toujours est-il que non, Horty n’a fait que… manger des fourmis ! Oui cela semble malgré tout être un motif de renvoi. Horty rentre chez lui tout penaud, sachant pertinemment que quand ses parents adoptifs vont l’apprendre, ça va être la crise à la maison. Et ça ne rate pas, avec une mère totalement effacée/brimée et un père violent, Horty se retrouve avec les doigts quasiment sectionnés par une nouvelle « violence ordinaire » de son paternel.

Une violence rude (à l’image de ce que l’auteur a vécu dans son enfance semble-t-il, ce qui fait froid dans le dos…) infuse donc l’introduction du roman, violence atténuée par le point de vue et l’innocence de Horty, mais les faits sont là… Et cette fois c’est la goutte d’eau. Le garçon décide donc de s’enfuir, et finit par atterrir dans le camion d’une troupe de cirque, faite de gens « différents ». Il va ainsi être recueilli par deux naines, Zena et Bunny, qui ne manqueront pas de le mettre en garde : il vaut mieux rester à l’écart du directeur du cirque, surnommé le Cannibale

Si l’on se tient un peu au courant des grands auteurs de SF, on sait facilement que Theodore Sturgeon se classe parmi les « humanistes » du genre, mettant régulièrement l’accent dans ses textes sur la différence. C’est bien évidemment le cas ici avec ce cirque rempli d’être étranges mais qui pour la plupart se révèlent bien plus dignes du titre d’humains que d’autres plus « normaux ». Ces derniers, à l’image du père d’Horty, homme public qui a adopté son fils pour faire monter les sondages et qui s’en est désintéressé ensuite, ou bien du libidineux juge Bluett qui se croit tout permis envers la gente féminine, n’ont en effet pas toujours le beau rôle… Les personnages du roman sont crédibles, touchants et complexes. Même le Cannibale, qui aurait pu n’être que le « grand méchant » de l’histoire a un passé qui explique (sans les excuser) certains de ses actes.

Et SF dans tout ça ? Et les cristaux ? Et bien sur ce point, vous me permettrez de rester discret, puisque l’élément de surprise sur leur rôle est important. Mais leur collecte et leur manipulation (la couverture rappelant le « Ça » de Stephen King, sans doute à dessein mais de manière un peu mensongère (quoique le roman partage bien des points communs avec l’oeuvre du King) puisque la marionnette dont il est question ressemble plutôt à un diablotin, les anciennes couvertures des éditions J’ai Lu me semblant donc un peu plus justes, les met d’ailleurs bien en avant) par le Cannibale amènent l’élément science-fictif. Car d’un point de départ relevant plutôt de la littérature générale puis du fantastique, on en vient finalement à tomber en pleine SF… jusqu’à une fin peut-être un peu trop spectaculaire par rapport au ton du reste du roman.

Mais qu’importe car « Cristal qui songe », qui file allègrement vers ses 80 ans (avec certaines thématiques de son époque, les allergiques aux pouvoirs psychiques devraient peut-être se méfier…), reste tout à fait lisible et fait montre d’une humanité rafraîchissante et d’un certain avant-gardisme pour l’époque. Car en plus de la mise en avant des marginaux (ici des « monstres » de foire) et d’une allusion à la masturbation (qui n’est certes pas mentionnée, c’est peut-être moi qui voit cela alors que ça n’a pas lieu d’être…), on peut y voir aussi une référence (là aussi pas explicitée) à l’inceste. Ça tombe bien, Sturgeon a aussi abordé cet aspect dans la nouvelle « Si tous les hommes étaient frères, me permettrais-tu d’épouser ta soeur ? ». Il n’y a pas de hasard…

Bref, grand classique de la SF oui sans aucun doute, à la fois fortement teinté de la vie de Sturgeon lui-même, ode à la différence, plein d’humanisme et d’espoir, et se frottant l’air de rien à rien de moins que l’altérité, un élément ô combien SF. De mon côté, j’ai comme l’impression que je suis Sturgeon-compatible, chose que ma lecture ultérieure de son Livre d’Or n’a fait que confirmer. J’ai même l’impression que le nouvelliste Sturgeon est un cran au-dessus du romancier. En tout cas, « Cristal qui songe », dans cette traduction de Alain Glatigny révisée à coup de marteau piqueur par Pierre-Paul Durastanti (et elle en avait apparemment bien besoin), est une lecture hautement recommandable.

 

Lire aussi les avis de VertCharybde27, Sandrine, Outre Monde, Philémont, Nathalie

Article publié dans le cadre du challenge Summer Short Stories of SFFF saison 4, par Lutin82.

 

  
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