Le chant mortel du soleil, de Franck Ferric

Posted on 25 mars 2019
Franck Ferric, que j’avais découvert à l’occasion de la sortie de son roman « Trois oboles pour Charon » chez Denoël Lunes d’Encre en 2014, revient chez Albin Michel Imaginaire avec son nouveau roman « Le chant mortel du soleil » (quel joli titre !). Frappé il y a quatre ans par la qualité de sa plume, voici donc ma deuxième rencontre avec l’imaginaire de l’auteur.

 

Quatrième de couverture :

Il s’appelle Araatan, il est le Grand Qsar. On le surnomme la Montagne car il est haut comme deux hommes, large comme un auroch. Le destin de ce géant est de mener son peuple de cavaliers sur la route de la Toute Fin : achever l’extermination totale des dieux. Une seule divinité a survécu à leur déicide  : celle de la cité d’Ishroun. Pour abattre les murailles d’Ishroun et éteindre le culte de la Première Flamme, Araatan se donne un an.

Elle s’appelle Kosum. Née esclave, elle était la meilleure dresseuse de chevaux des plaines. Pour avoir tenté de castrer le fils de son maître, elles a été enchaînée nue à une tour pleine de morts. Alors qu’elle attend résignée le baiser mortel du gel, quatre cavaliers la délivrent. Ces hommes durs retournent auprès du Grand Qsar. Kosum, qui croyait mettre un pied dans la guerre, va entamer un tout autre voyage.

 

À la poursuite du dernier dieu

« Trois oboles pour Charon », sorti en 2014, s’il n’était pas sans défaut (notamment du fait de sa structure même, faite de situations qui reviennent sans cesse), avait pourtant marqué le lectorat, notamment grâce à la plume de l’auteur, gracieuse et usant d’un vocabulaire très riche. Restait donc à Franck Ferric d’enfoncer le clou. Et je crois qu’on peut dire qu’avec « Le chant mortel du soleil », c’est désormais chose faite. Sur la forme, Franck Ferric démontre qu’il n’a rien perdu sur le plan stylistique : l’écriture est toujours aussi belle, aussi riche, aussi envoûtante. Allié à un contexte du roman plutôt sombre (j’y reviens plus bas), l’auteur parvient à installer une ambiance, une certaine atmosphère particulière, donnant de la chair au récit. C’est difficile à expliquer mais le texte de Ferric m’a paru « vrai », doté d’une substance qui lui donnait un petit supplément d’âme, rendant le roman difficile à lâcher.

D’autant que sur le fond, là encore l’écrivain marque un point. Le récit s’intéresse principalement à deux personnages, Araatan d’une part, Grand Qsar (comprenez roi de son peuple), unificateur des tribus de Montagnards, ces hommes gigantesques et turbulents, dangereux bien sûr mais que l’éparpillement et les querelles rendaient jusqu’ici finalement « gérables » (via le paiement d’un tribut suite à une série de razzias annuelles tout de même…). Sauf qu’Araatan a un but. Il souhaite arriver à la Toute Fin, c’est à dire l’extinction de tous les dieux. Le chemin est déjà bien engagé : il n’en reste plus qu’un, dans la cité d’Ishroun. Mais il hésite. L’arrivée du sorcier Kar-Koshig, qui lui propose son aide mais dont l’agenda reste bien mystérieux, pourrait bien faire avancer les choses plus vite que prévu… D’autre part, nous suivons Kosum, une femme sukaj, condamnée à mort pour avoir émasculé le fils de son seigneur, qui voulait la violer. Secourue par des cavaliers-flèches drujes, elle se met au service, à la fois contrainte et heureuse de le faire avec la perspective d’être enfin affranchie de son statut d’esclave, d’un des lieutenants du Grand Qsar.

 

Traverse ta vie, traverse le temps, pour arriver content et sans regret à la fin du parcours en te disant que pendant ton passage, quelque chose du monde a changé.

 

Ces deux lignes narratives sont donc liées mais elle ne se croisent pas vraiment de la manière habituelle, disons plutôt qu’elles suivent chacune leur trame, et qu’elles ont une influence sur le destin des personnages mais aussi sur la perspective qu’a le lecteur du monde inventé par Franck Ferric, tout en éclairant clairement les thématiques que l’auteur a souhaité aborder. « Le chant mortel du soleil » traite bien sûr de la religion, à travers les dieux qu’Araatan souhaite détruire, mais aussi le besoin qu’ont les hommes de croire en quelque chose. Ainsi, les désirs des uns entrent en collision avec les besoins des autres, et l’impermanence de toute chose les renvoie tous dos à dos, quand bien même il aura fallu en passer par des massacres, des pillages, des sacrilèges, etc… Une impermanence qui, à l’instar que ce que nous montrait « Trois oboles pour Charon », n’est aussi qu’un éternel recommencement. Et s’ériger en libérateur de l’esprit des hommes ne mène, peut-être, nulle part. Et alors que Kosum est envoyée au bout du monde à la recherche de l’origine de la croisade des Montagnards, elle, qui n’a au fond d’autre but que simplement survivre, verra de nombreux peuples ou villages bien éloignés des tremblements d’un monde qui ne les concerne pas. Et c’est ainsi qu’elle s’apercevra que le bonheur se situe peut-être dans les communautés à taille humaine alors que l’humanité dans son ensemble n’est capable que de conflit et de destruction…

 

Si toutefois vous êtes assez vifs pour l’entendre, vous autres qui avez le front de prétendre faire l’économie de sacrifier aux Puissances : le choix de mépriser les dieux n’est que la liberté des nations sans avenir.

 

Les personnages du roman ne manquent pas de profondeur, et même s’ils ne sont pas des enfants de choeur (expression de circonstance au vu du but poursuivi par les Montagnards…), montrent certains bon côtés. Araatan, son aide de camp Tasral, le sorcier Kar-Koshig, Kosum ou bien ses quatre sauveurs, tous bénéficient d’un développement qui les rend humains, malgré leurs actes, et ce n’est pas la moindre des réussites du roman.

Vous l’aurez compris, avec des thèmes faisant plus que s’approcher de réflexions philosophiques mais sans jamais en avoir la lourdeur (le roman se fait tour à tour épique, poétique, ethnologique, intime, etc…), une plume à la remarquable beauté, des personnages consistants et un monde d’une beauté sombre mais non dénué d’éclat lumineux, « Le chant mortel du mortel du soleil », sous une couverture de Maître Guillaume Sorel, fait sans aucun doute entrer Franck Ferric dans la cour des grands auteurs de l’imaginaire francophone.

 

Lire aussi les avis de Gromovar, Soleilvert, l’ours inculte, Célindanaé.

 

  
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