L’Empire du Léopard, de Emmanuel Chastellière

Posted on 15 avril 2019
Emmanuel Chastellière fait son trou dans le petit monde des auteurs francophones de littératures de l’imaginaire. Après un premier essai réussi dans une veine fantastique avec « Le village », il a récidivé sur un mode rétro-fantastico-SF-steampunk avec l’excellent recueil de nouvelles « Célestopol ». Après une « parenthèse » jeunesse avec « Poussière fantôme », le voici qui plonge clairement avec « L’Empire du Léopard » dans son genre de prédilection, la fantasy. Et il ne le fait pas n’importe comment…

 

Quatrième de couverture :

1870. Après une épuisante campagne militaire, le royaume du Coronado a conquis l’essentiel de la péninsule de la Lune-d’Or. Seul l’empire du Léopard, perdu dans les montagnes, lui résiste encore.
Dans l’attente des renforts promis par sa hiérarchie, le colonel Cérès Orkatz – surnommée la Salamandre – peine à assurer l’ordre sur place, la faute à un vice-roi bien intentionné mais trop faible. Dans ce monde de jungles et de brume, les colons venus faire fortune s’épuisent et meurent à petit feu, même si certains au sein du régiment espèrent toujours découvrir la mythique cité de Tichgu, qui abriterait selon les légendes locales la fontaine de Jouvence.
Alors qu’une éclipse lunaire sans pareille approche, Cérès va devoir tenter d’assurer la survie de ses hommes, au mépris peut-être de ses allégeances…

Cofondateur du site de référence dédié à la fantasy Elbakin.net, traducteur littéraire et chroniqueur passionné, Emmanuel Chastellière est depuis lors passé de l’autre côté de la barrière. Son premier roman, Le Village, a été nommé au Prix Imaginales 2017 et Célestopol, recueil de nouvelles steampunk d’inspiration slave, a été salué lui aussi par la critique.
Avec L’Empire du Léopard, il signe un roman de fantasy plein de bruit et de fureur.

 

Du sang et des larmes

La fantasy « à poudre », sous-entendu avec des armes à feu, n’est pas nouvelle. Il y en a eu quelques exemples en France ces dernières années. Mais la sauce n’a pas vraiment pris. Désintérêt du public français, mauvaise communication des éditeurs ? Chacun aura son idée sur la question, mais le fait est que ce type de fantasy, qui a le vent en poupe dans le monde anglo-saxon, a du mal à s’imposer chez nous. Emmanuel Chastellière tente pourtant le coup avec « L’Empire du Léopard », roman s’inspirant assez ouvertement de la période des conquistadors espagnols en Amérique du Sud. Les références sont transparentes.

Le royaume du Coronado, attiré par la possibilité d’immenses richesses, tente de coloniser la péninsule de la Lune d’Or. De nombreuses autres nations tentent de faire de même. Le Coronado a déjà conquis et soumis une bonne partie de la péninsule. Seul le mystérieux Empire du Léopard, abrité dans ses montagnes, lui résiste. Ces années de guerre dans un environnement qui n’a rien à voir avec celui que les soldats du Coronado connaissaient dans leur pays, commencent  à peser sur les troupes, d’autant que les richesses annoncées ne sont pas là : le sol n’est pas fertile, l’or se fait rare. L’Empire du Léopard attise donc toutes les convoitises (et les derniers espoirs de ne pas être venu dans ce bourbier pour des clopinettes). Alors que le vice-roi Philomé Dolémont, secondé par le colonel Cérès Orkatz, tente de développer la colonie bon an mal an, à défaut de conquérir un Empire qui lui échappe complètement, une étonnante invitation finit par arriver… Vous l’aurez compris, le Coronado c’est l’Espagne (et la religion de la Croix Blanche c’est bien sûr la religion catholique), l’Empire du Léopard est un mix entre Aztèques-Mayas-Incas, en schématisant quelque peu.

Le roman est imposant de par sa taille : 650 pages bien tassées, il y a de quoi y mettre bien des choses. Et avant d’entrer dans le vif du sujet, Emmanuel Chastellière a pris le parti de prendre son temps. Le début du roman se fait donc sur un rythme plutôt tranquille, mais profite de cette langueur pour bien exposer les tenants et les aboutissants du monde imaginé par l’auteur. Le Coronado, ses conquêtes, son embourbement dans cette péninsule de la Lune d’Or, son vice-roi qui tente de maintenir une certaine cohésion en avançant des projets censés developper la colonie, tout y est finement décrit. Le passé et les états d’âme des personnages importants sont particulièrement bien développés, à un point assez rare dans ce type de roman d’ailleurs. Mention spéciale à Cérès Orkatz bien sûr, l’héroïne du roman, mais aussi à Camellia, cette autochtone au destin de sacrifiée qui s’est engagée dans l’armée du Coronado est qui du même coup se retrouve ostracisée par les deux camps. Il y a bien d’autres personnages qui ont une réelle épaisseur, ce qui bénéfice grandement au réalisme et à la cohérence de l’ensemble, puisqu’aucun d’entre eux ne semble être là pour incarner un archétype dont la seule utilité est de faire avancer le récit. Cette relative lenteur ne m’a donc, contrairement à un certain nombre de lecteurs semble-t-il, aucunement dérangé puisqu’elle permet de développer, au bénéfice du roman, un contexte moins classique que d’habitude dans le genre fantasy, et les personnages qui l’habitent. Pas d’ennui donc, à aucun moment.

Puis vient le tournant, cette invitation mystérieuse dont personne ne sait dire si elle est honnête ou s’il s’agit d’un piège grossier. Et tout ce petit monde se met donc en branle. Le dynamisme succède à l’exposition, et dès lors le lecteur est ferré, avec une montée en puissance d’une rare efficacité jusqu’à un final proprement dantesque, relevant autant de la fantasy que de l’horreur pure (l’auteur n’y va d’ailleurs pas de main morte sur certaines scènes, et le sang coule parfois à flot) puisqu’on a parfois l’impression de se retrouver au coeur du neuvième cercle de l’Enfer. Les personnages ne sont pas épargnés, les morts sont nombreux, et bien malin celui qui saura désigner à l’avance ceux qui s’en sortiront indemnes…

Parfois éprouvant donc, mystérieux aussi puisque la magie qui est en jeu dans le roman n’est pas totalement expliquée, « L’Empire du Léopard » n’est donc pas du tout un roman « gentillet ». D’autant plus qu’il ne peut que faire réfléchir le lecteur, sans prendre parti, sur ce qui se déroule sous nos yeux : où sont les bons, où sont les méchants ? Sans doute un peu disséminés dans les deux camps… Dès lors, on ne peut que saluer l’effort d’un auteur qui n’a pas édulcoré son propos, ni sur le fond, nu sur la forme. Une forme qui d’ailleurs, sans faire d’étincelles stylistiques (en tout cas pas à la manière d’un Franck Ferric, qui fut ma lecture précédente), sait se faire épique quand il le faut, plus intimiste quand c’est nécessaire. Il y a en tout cas à mon sens de réels progrès depuis « Le village ». Seul bémol, deux références mal placées qui m’ont brusquement sorti du roman tant elles m’ont sauté aux yeux. À deux reprises rapprochées dans l’avant-dernier chapitre, c’est à dire en plein dans le climax, dommage…

Pour le reste, pas grand chose à ajouter, « L’Empire du Jaguar Léopard » est une incontestable réussite, qui démontre avec brio que la fantasy « à poudre » a bien des arguments pour faire avancer un genre fantasy qui est loin de se cantonner à l’habituel monde médiéval-fantastique. Un roman qui, sans appeler de suite (en tout cas pas directement), se verra prolongé en 2020 dans un deuxième opus dans ce même univers. Rendez-vous est pris !

 

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