L’ours et le rossignol, de Katherine Arden

Posted on 8 juillet 2019
Premier rattrapage du Prix Planète-SF suite à la désignation de la shortlist, « L’ours et le rossignol », premier roman de Katherine Arden, est un texte que j’avais repéré au moment de sa sortie mais pour lequel le temps m’avait manqué. Sa nomination tombe donc à point nommé.

 

Quatrième de couverture :

Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter, avec ses frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel, ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre l’appel insistant des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales. 

Inspiré de contes russes, L’Ours et le Rossignol a su en garder toute la poésie et la sombre cruauté. C’est le premier roman de Katherine Arden.

 

Un conte de fées Rus’

« L’ours et le rossignol » nous plonge en plein XIVe siècle, une époque ou la Russie ne portait pas encore ce nom, et où les dirigeants des nombreuses principautés la composant n’étaient pas des tsars et devaient allégeance aux seigneurs mongols, les dominateurs d’alors dans cette partie du globe. Dans un petit village du nord, là où l’hiver ne fait pas de cadeaux, grandit une jeune fille, Vassia, dont la mère, morte en couches, sentait qu’elle détenait le même « pouvoir » que sa propre mère, qui en son temps avait séduit le Grand Prince Ivan Kalita, avant de s’étioler doucement au sein d’une cour qui n’avait guère à lui offrir.

« L’ours et le rossignol » est donc l’histoire de la vie de cette jeune fille dans une région et à une époque où le peuple révérait encore les créatures des mythes ancestraux, alors que le christianisme orthodoxe commençait à prendre une grande ampleur, dans les grandes villes d’abord, puis dans les endroits reculés, de manière progressive. Le village de Vassia, Lesnaïa Zemlia, est un de ces endroits reculés, même si le chef de cette communauté (le père de Vassia lui-même, Piotr) bénéficie d’un certain statut puisqu’il est lié par le sang au Grand Prince de Moscou (son épouse étant la fille de Ivan Kalita).

Et nous voici donc projetés dans une Rus’ au folklore bien vivant mais caché, mais pas aux yeux de tous, notamment de Vassia. Tout irait pour le mieux si son père n’avait pas décidé de se remarier avec une femme qu’il n’a pas choisie, tractations politiques du Grand Prince de Moscou oblige… Et voilà donc la bigote Anna Ivanovna qui débarque à Lesnaïa Zemlia, tiraillée entre sa foi chrétienne et les étranges créatures qu’elle aussi est capable de voir. Parallèlement à tout ça, le Grand Prince n’hésite pas non plus à écarter un métropolite (Konstantin) devenant trop populaire et donc gênant, en l’envoyant lui aussi au village de Vassia. Konstantin aura à coeur d’évangéliser tous ces villageois un peu trop païens à son goût…

Le roman, qui suit chronologiquement Vassia depuis sa naissance, conte donc la rencontre entre deux courants de pensée, la vielle foi païenne d’une part (et les influences que les créatures du « petit peuple » ont sur la bonne santé de la communauté) et la nouvelle foi chrétienne (un brin rigide et qui bouscule l’ordre établi, pas forcément pour le meilleur…). C’est aussi une triste représentation de la place de la femme à cette époque, elle qui la plupart du temps n’avait le choix qu’entre le foyer (et les enfants) ou le couvent. Quand elle avait le choix… Ballottée au sein d’une société trop rigide pour elle, Vassia, superbe personnage épris de liberté, qui préfère aller à la rencontre du domovoï, de la roussalka ou du vazila (respectivement les esprits de la maison, des rivières et des étables) plutôt que de rester auprès du poêle pour préparer les repas de la journée, n’aura de cesse, avec son extrême générosité et son optimisme inébranlable envers les habitants de son village, de chercher à contrecarrer la montée d’une menace venue de la nuit des temps, une menace aussi ancienne que les contes qui parlent d’elle. Et pourtant, malgré toute sa bonne volonté, le christianisme et ses idées bien arrêtées en ce qui concerne tout ce qui n’entre pas dans le « code » de cette religion ne manquera pas de compliquer son action.

Roman d’une vie (mais pas d’une vie entière puisque « L’ours et le rossignol » est le premier tome d’une trilogie, qui peut cependant tout à fait se lire en tant que roman indépendant), ce premier roman de Katherine Arden joue la carte du dépaysement avec un folklore russe peu utilisé en fantasy historique jusqu’ici (du moins dans le paysage éditorial français). Jouant avec les codes des contes, il n’est finalement qu’une vaste illustration d’un conte qui fait d’ailleurs l’ouverture du roman. Le procédé est efficace et remarquablement maîtrisé. Ouvertement féministe avec Vassia qui n’hésite pas un seul instant à s’élever contre son destin tout tracé du simple fait de son appartenance à la gent féminine, il est aussi superbement documenté sur la vie quotidienne d’alors, et porté par de très belles description d’une nature plus forte que tout. C’est aussi un beau roman familial, une famille élargie à la nourrice Dounia, personnage aimant et aimé par tous, dont les liens indéfectibles, si l’on omet les pièces rapportées tardivement (quoique pas toutes), seront un socle sur lequel pourra se reposer Vassia.

Commençant doucement, à la manière d’un conte qu’on devine gentil et cotonneux malgré les rudes saisons qui le jalonnent, « L’ours et le rossignol » ne manque pourtant pas de souffle. Les drames finissent pas côtoyer les trahisons, et les morts n’ont pas qu’un rôle de figuration tandis que le côté fantasy du récit prend de plus en plus d’ampleur. Roman sur une époque de basculement, sur la foi et les croyances, et surtout sur la liberté de mener sa vie comme on l’entend, « L’ours et le rossignol » mérite sans aucun doute l’attention de tous.

 

Lire aussi les avis de Cédric, Gromovar, Lune, Vert, Célindanaé, Anudar, Lutin82, Nicolas.

 

  
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