InKARMAtions, de Pierre Bordage

Il y a un début à tout, même à ce qui semble le plus évident pour le reste du monde. Instant confession donc : voici ma première lecture d’un roman de Pierre Bordage, un des plus célèbres, si ce n’est le plus célèbre des auteurs français de littératures de l’imaginaire. Voilà qui est dit. Mais au-delà de cette honteuse révélation, ça vaut quoi « InKARMAtions » ? Verdict.

 

Quatrième de couverture :

Opposés dans un conflit à mort, karmacharis et rakchas s’affrontent depuis la nuit des temps. Dans l’ombre, le Souverain des abîmes et ses sbires, les rakchas, s’acharnent à précipiter l’humanité dans le néant tandis que les Seigneurs du karma veillent à sa survie. Ils envoient leurs karmacharis pour intervenir dans les affaires humaines lorsque la trame karmique est déséquilibrée, qu’elle menace de conduire la Création tout entière à sa perte. Un affrontement qui nous entraîne à travers le temps : préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, XXe siècle, colonisation spatiale, guerres futures… Autant d’époques et de lieux où le destin de l’humanité se joue parfois à si peu de choses.

Cette fois, le Souverain des abîmes semble avoir trouvé le moyen de porter un coup fatal à l’humanité et d’obscurcir la légendaire clairvoyance des Seigneurs du karma, dont le Vimana lui-même paraît gangrené de l’intérieur. Les Sages du Conseil, administrateurs du Vimana, ne seraient-ils pas devenus les premiers alliés du Souverain des abîmes et de ses démons dans leur projet d’anéantissement ?

Auteur phare de la littérature de l’imaginaire française, conteur hors pair, Pierre Bordage nous livre avec Inkarmations une extraordinaire épopée doublée d’une réflexion sur l’humanité, son évolution et ses penchants les plus sombres, mais dans laquelle réside toujours une lueur d’espoir.

 

Il y a quelque chose de pourri dans la trame karmique

J’ai beau n’avoir jusqu’ici jamais lu de roman de Pierre Bordage, je l’ai suffisamment vu en conférences dans différents festivals pour me rendre compte qu’il y a un aspect religieux (surtout dans le côté spiritualité plus que dans l’aspect ecclésiastique). Je n’ai donc pas été surpris de voir dans « InKARMAtions » une humanité guidée par des êtres « supérieurs », les karmacharis, ces derniers obéissant aux Seigneurs du Karma et luttant à travers le temps contre les rakchas, sbires du Souverain des Abîmes qui ne souhaite que la destruction de notre espèce. On pourrait y voir quelque chose de très manichéen, et ça l’est sans doute quelque peu puisque du point de vue du lecteur, cette lutte quasi divine (mais rien de chrétien là dedans, l’inspiration se situe à l’évidence plutôt du côté du bouddhisme et de l’hindouisme) qui se déroule hors de la vue de l’humanité se résume pour cette dernière à vivre ou être détruit. Mais il s’agit donc plutôt d’une lutte entre l’équilibre de la « trame karmique » et la destruction pure et simple. Oui la différence est mince, mais elle est d’importance. Cela se voit notamment sur la première mission de Alyane, une karmachari, chargée de s’assurer de la survie de… Hitler (encore jeune), menacé par les rakchas. Voilà qui met les choses au point : la survie à long terme de l’humanité passe, peut-être, par certains évènements désastreux mais que les Seigneurs du Karma, dont la pensée ne peut prétendre être comprise, estiment être « nécessaires » (notez les guillemets hein). La morale n’intervient pas ici, le Bien ou le Mal ne sont donc pas des notions valides.

Et donc le roman met en scène Alyane, karmachari qui est allée dans sa vie passée au-delà de ce qui est autorisé aux siens avec un autre karmachari, Elakim, ce dernier ayant été banni et condamné à renaître à l’infini au sein de l’humanité, sans être conscient de son passé en tant que karmachari. Une sorte de Sysiphe karmique dont la conscience est « resetée » à chaque réincarnation en somme. On trouve aussi Djegou, un autre karmachari qui cache un lourd secret, ou bien Lumik, un ciodra (dont le rôle est de fabriquer les accessoires utiles aux karmacharis dans leurs missions) de cinquième rang, c’est à dire plutôt bas dans la hiérarchie, qui va devoir faire face à un destin hors du commun. Le tout sur fond de menace au sein même des Seigneurs du Karma…

Oui « InKARMAtions » a des côtés originaux (encore que cette humanité guidée par des êtres qui se mélangent à elle n’a en soi rien de très original, on est par exemple très proche du fort recommandable « L’origine des Victoires » de Ugo Bellagamba) mais aussi des aspects nettement plus classiques. Que ceux qui ont vu venir un triangle amoureux lèvent le doigt… Oui, l’amour c’est ce qui fait vivre les êtres humains mais si on pouvait sortir de ce schéma un peu trop éternel, ça serait sympa aussi…

Néanmoins, le roman a des atouts. D’une part car Pierre Bordage n’est pas le premier venu. Il a du métier, il sait comment mener une intrigue et « InKARMAtions » se lit donc très bien : c’est fluide, c’est très maîtrisé sur le plan narratif, l’histoire est régulièrement bousculée/relancée pour que l’intérêt du lecteur ne faiblisse pas, bref, de ce côté-là il y a peu de choses à redire. D’autre part, l’auteur a eu la bonne idée de toucher à tout. Les karmacharis, vivant dans le Vimana, un lieu détaché du monde physique, interviennent à toutes les époques, dès lors que les Seigneurs du Karma détectent une menace de la part des rakchas. Ainsi, après la mission d’Alyane auprès de Hitler en 1910, on trouve une intervention durant l’époque préhistorique, une autre dans un lointain avenir sur une autre planète, une autre durant l’Antiquité puis dans un futur proche, etc… La variété est au rendez-vous, et si au fond rien n’est approfondi (hormis une trame globale qui prend du temps pour se dessiner), la diversité des situations proposées ne manque pas d’attraits.

Pourtant, il faut admettre que le récit finit par ronronner un peu. L’intrigue globale n’est guère imprévisible et le destin de certains personnages n’offrira pas de surprise aux lecteurs un minimum aguerris, malgré un approfondissement psychologique plutôt bienvenu (notamment pour Alyane). On regrettera également, au moment du dénouement final, le recours à un deus ex machina plus que voyant, ternissant un peu le tableau global.

Reste au final un roman sympathique et bien maîtrisé, qui se lit sans aucun problème, mais malheureusement pas très marquant. Pour les lecteurs souhaitant un récit d’initiation plein d’humanisme, abordant les notions de libre-arbitre et de destin, sur les forces et les faiblesses de l’humanité et interrogeant la notion de foi sur un mode cyclique et bienveillant, cela reste une lecture tout à fait recommandable. Pour ceux qui souhaitent être surpris, au-delà d’un contexte qui offre quelques spécificités intéressantes, il n’y aura pas grand chose à se mettre sous la dent…

 

Lire aussi les avis de Mr K, Pierre Faverolle, Merrow, Le Fictionaute.

 

  
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