Le berceau du chat, de Kurt Vonnegut

Posted on 20 août 2014
Quand on a lu « Morwenna », on ne peut que se pencher sur le concept du « karass », ce groupe de personne « connectées » d’une manière ou d’une autre, élément essentiel du récit de Jo Walton. C’est dans « le berceau du chat » de Kurt Vonnegut que ce concept est développé, au milieu de tout un tas d’autres idées plus dingues les unes que les autres, comme le bokononisme. Des termes étranges, mais un roman fascinant.

 

Quatrième de couverture :

Que se passait-il dans le monde le jour où le fameux champignon déroulait ses volutes dans le ciel d’Hiroshima ? Que faisaient les « pères » de la bombe et en particulier le Dr Hoenikker, mort dans des circonstances fort mystérieuses ? Voilà les questions qui font courir Jonas — la curiosité faite journaliste — et qui le jettent sur les rivages de San Lorenzo, une de ces petites républiques comme on n’en fait que dans les Caraïbes.

Il y a là « Papa » Manzano, le maître de l’île, qui inflige le supplice du croc pour un oui pour un non, sa fille adoptive, Mona, une somptueuse négresse blonde dont Jonas tombe instantanément amoureux, un prophète hors-la-loi dont chacun révère en secret les préceptes subversifs. Sans oublier les enfants Hoenikker qui pourraient bien détenir entre leurs mains innocentes la dernière invention de leur cher papa : la glace-9 dont la vertu majeure est de transformer en solide tout ce qui est liquide. De quoi déclencher un joli cataclysme…

 

Aphorismes et république bananière

Le berceau du chat - VonnegutDifficile de résumer ce roman qui a tendance à partir dans tous les sens tout en gardant une vraie logique, et qui se permet de toucher à tout un tas de sujets l’air de rien, parfois en quelques lignes, mais toujours en tapant dans le mille…

Jonas est un journaliste qui désire écrire un livre sur la journée du 6 août 1945, jour de l’explosion de la première bombe atomique sur Hiroshima. Avec un tel sujet, difficile de ne pas s’intéresser à l’un des principaux scientifiques du projet, le Dr. Felix Hoenikker, également inventeur de la glace-9, capable de transformer l’eau en glace ne fondant qu’à plus de 45°C… Mais il se trouve qu’il est décédé. Le journaliste s’intéresse donc à ses enfants (au nombre de trois, mais l’un d’eux a disparu), à qui il demande des anecdotes sur ce jour funeste.

De fil en aiguille, Jonas va se retrouver sur l’île de San Lorenzo dans les Caraïbes, république bananière sur laquelle sévit un dictateur qui n’hésite à faire usage du supplice du croc, et qui est aussi le lieu de naissance de l’étrange religion du bokononisme qui dit que tout est mensonge, y compris le contenu des Livres de Bokonon. San Lorenzo (dont l’un des enfants Hoenikker est devenu Ministre de la Science et général de l’armée) a décidé de miser sur le tourisme, mais la façade est bien mince, et derrière les hôtels vides et autres luxes sans clients, on découvre vite la misère qui habite cette île…

Ce roman est fascinant. Fascinant car il se lit avec une incroyable facilité, mais il est tout sauf anodin. Kurt Vonnegut, à travers de multiples saynètes (plus d’une centaine pour un roman de 250 pages), se permet de dézinguer à tout va ! Cela va de la science irréfléchie, à la suffisance des Etats-Unis et des Américains, en passant par la manipulation politique ou religieuse, l’inhumanité du capitalisme, ou bien plus largement (c’est sans doute l’essence même du récit) la bêtise humaine. Sous un style faussement naïf, Vonnegut nous offre des scènes souvent très drôles (parfois au détour d’un dialogue ou d’une simple phrase courte mais bien placée et qui fait mouche à tous les coups), incongrues voire absurdes, cyniques aussi, à travers des personnages hauts en couleurs et les nombreux aphorismes du bokononisme (du nom de son fondateur, Bokonon, un immigré de Tobago à l’histoire pour le moins mouvementée), qui sous un air là encore absurde, touchent bien souvent une corde sensible. Ces scènes se succèdent à une allure folle, mais l’auteur parvient à garder le fil du récit pour faire de ce roman bien plus qu’une simple pochade.

Et ainsi Vonnegut, dans son entreprise de dénonciation des travers de l’humanité, va au bout de son récit vers une issue d’une logique inéluctable. Inéluctable et donc pessimiste, qui frappe, qui dénonce, mais toujours en gardant ce style drôle et absurde. La preuve sans doute que l’humour sert aussi à dénoncer. « Le berceau du chat » le démontre avec une force rare. Un excellent roman, que je vous invite fortement à découvrir ! Quant à moi, après une telle découverte, je ne peux décemment pas en rester là avec Kurt Vonnegut.

Je ne peux résister à vous donner deux exemples parmi tant d’autres des préceptes du bokononisme qui parsèment le roman :

Et je me rappelai le Quatorzième Livre de Bokonon, que j’avais lu intégralement la veille. Le Quatorzième Livre est intitulé « Existe-t-il, pour un Homme Réfléchi, une Seule Raison d’Espérer en l’Humanité sur Terre, Compte Tenu de l’Expérience du Dernier Million d’Années ? »

Le Quatorzième Livre n’est pas long à lire. Il consiste en un seul mot : « Non. »

Méfiez-vous de celui qui travaille dur pour apprendre quelque chose et qui, l’ayant appris, ne se trouve pas plus sage qu’auparavant, nous dit Bokonon. Celui-là nourrit un ressentiment meurtrier contre ceux qui sont ignorants sans avoir eu à se donner du mal pour atteindre l’ignorance.

 

Lire aussi les avis de Nebal, Cachou, Ingannmic, Mascha, Philémont, Eklektik, Kaminos.

 

Chronique écrite dans le cadre du challenge « Morwenna’s list » de Cornwall.

Morwenna Jo Walton challenge

 

  
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