Les déportés du Cambrien, de Robert Silverberg

Posted on 28 août 2014
J’ai décidé de lire ce roman pour participer au challenge « Rupestre fiction » de Vert. Il est clairement un peu à la limite pour ce challenge, ne se situant pas réellement à la préhistoire (période qui va de l’apparition de l’humanité à l’apparition de l’écriture) mais plutôt durant le Cambrien, c’est à dire un bon paquet de centaines de millions d’années avant notre ère… Oui mais ! Il y a des êtres humains dans ce Cambrien de Silverberg, et j’ai donc l’aval de Vert pour valider cette participation…^^

 

Quatrième de couverture :

Révolutionnaires de toutes obédiences, arrêtés par un gouvernement trop magnanime pour les condamner à mort, ils ont été déportés. Plus loin que l’Alaska, la Sibérie ou l’Antarctique. Dans le passé. L’ère primaire, le Cambrien. Un milliard d’années avant notre ère. Le Marteau, ce gigantesque piston à refouler dans le temps, les dépose sans espoir de retour dans un monde où la vie n’a pas encore quitté les océans. Avec les années, ils succombent peu à peu au désespoir et à la folie. Jusqu’à ce que soit déporté parmi eux Lew Hahn qui ne ressemble en rien à un prisonnier politique. Pourquoi a-t-il été condamné ?

L’un des romans les plus poignants de Robert Silverberg.

 

Trilobites et militantisme

Les déportés du Cambrien - SilverbergL’association des deux termes ci-dessus peut paraître surprenant, mais ils sont pourtant au cœur du roman. Au milieu des années 80, le gouvernement a chuté et un nouveau régime un poil dictatorial a fait son apparition. Différents groupes d’opposants politiques se forment en cachette, risquant gros en s’adonnant à de tels engagements. Car ce gouvernement, appelé la « Syndicature », dans sa grande humanité, n’élimine certes pas ses opposants (tout au moins pas toujours…) mais les déporte… loin dans le passé ! A un bon milliard d’années de notre ère plus précisément, à une époque, le Cambrien, où la vie (quelle soit végétale ou animale) n’avait toujours pas quitté l’océan.

Les hommes déportés atterrissent tous à la station Hawksbill, dans ce monde vide composé uniquement de roche et de mer. Les femmes sont déportés à quelques centaines de millions d’années de là. Dès lors, comment faire pour survivre dans un tel isolement, avec peu de moyens (en dehors des quelques éléments envoyés au compte-goutte par la Syndicature), sans devenir fou à cause de l’ennui, ou la non-perspective de retour ?…

Jim Barrett est le chef de la station Hawksbill. Actuellement le plus ancien déporté (sur les 140 de la station), il est ici depuis une vingtaine d’années. Il tente de maintenir une certaine osmose entre les déportés, de les occuper, de leur donner quelque chose à quoi s’accrocher, aussi futile que cela puisse être. Mais cela ne marche pas toujours, certains d’entre eux finissant par sombrer irrémédiablement dans la folie. Mais l’arrivée de Lew Hahn, un nouveau déporté, va semer le doute dans son esprit. Car Lew Hahn a un comportement étrange.

Au milieu de ce récit « préhistorique », Robert Silverberg intercale des chapitres s’intéressant au passé de Jim Barrett, de sa première réunion militante à son engagement formel, de ses succès à ses déconvenues, mais aussi à ses amis, ses collègues. C’est une vraie réflexion sur le militantisme que nous offre l’auteur, une vision d’ailleurs pas toujours très belle, quand bien même Jim Barrett, qui parviendra à la tête de son organisation, se refuse à tout acte de terrorisme. Entre optimisme et désillusion, c’est toute une partie de la vie de Barrett qui défile sous nos yeux. C’est une vision amère du militantisme que l’auteur développe, entre défections et passages à l’ennemi, entre pertes d’êtres chers (avec parfois peu de mots, Silverberg parvient à donner la boule au ventre au lecteur, devant les actes de la Syndicature à l’encontre des opposants politiques) et carriérisme qui fait perdre de vue le but de l’organisation. Jim Barrett va peut-être finalement pouvoir faire à la station Hawksbill ce qu’il n’a pas réussi à faire contre la Syndicature : fédérer les hommes et leur donner un but, être une épaule sur laquelle ils pourront s’appuyer pour aller plus loin.

On ne s’appesantira pas sur la justesse scientifique du récit de Silverberg (le Cambrien est mal situé chronologiquement, rien ne dit que des hommes auraient pu y respirer, etc…), car après tout ce n’est pas ce qui importe. Il se passe finalement assez peu de choses dans ce court roman, l’essentiel de l’action se situant d’ailleurs dans la jeunesse militante de Barrett, et c’est somme tout logique puisque dans le Cambrien il n’y a pour ainsi dire rien à faire. Mais la science de l’écriture de Robert Silverberg fait des miracles, et le récit se lit avec grand plaisir et avec une rare facilité. Roman offrant son lot de réflexions, roman politique, roman intelligent, « Les déportés du Cambrien » est une nouvelle preuve du talent de l’auteur américain.

 

Lire aussi les avis de Guillaume, Jean-Luc Durand, Chti_Suisse, Seb, Pegase, Phil Fossil, Kelem, Oman.

Critique rédigée dans le cadre du challenge « Rupestre Fiction » de Vert.

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