Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel

Posted on 24 octobre 2015
Le steampunk n’est pas nécessairement le genre qui m’attire le plus. Pourtant, quand je m’y plonge, j’y trouve souvent un petit quelque chose de fascinant, pour peu que le récit aille un peu plus loin qu’un simple pastiche uchronique avec de la vapeur. Fabien Clavel n’étant pas le premier venu, on est en droit d’attendre quelque chose de qualité. Et c’est bien ce que le romancier nous sert.

 

Quatrième de couverture :

Paris, 1872. On retrouve dans une ruelle sombre le cadavre atrocement mutilé d’une prostituée, premier d’une longue série de meurtres aux résonances ésotériques. Enquêteur atypique, à l’âme mutilée par son passé et au corps d’obèse, l’inspecteur Ragon n’a pour seule arme contre ces crimes que  sa sagacité et sa gargantuesque culture littéraire.

À la croisée des feuilletons du XIXe et des séries télévisées modernes, Feuillets de cuivre nous entraîne dans des Mystères de Paris steampunk où le mal le dispute au pervers, avec parfois l’éclaircie d’un esprit bienveillant… vite terni. Si une bibliothèque est une âme de cuir et de papier, Feuillets de cuivre est sans aucun doute une œuvre d’encre et de sang.

 

La littérature est la clé de tout

Feuillets de cuivre - Clavel - couvertureNous voici donc face à un steampunk « léger ». Si je dis léger, c’est parce qu’il n’est pas question ici de la débauche de babioles habituelles du genre. Pas de machines à vapeur extravagantes, pas de mécanismes et de boulons à tous les coins de rues. Et pourtant, le steampunk étant un genre assez vaste, ce roman y appartient de plein droit.

Paris, fin du XIXème siècle. Un Paris tel qu’il a existé. Ou presque. À l’Histoire telle que nous la connaissons (l’affaire Dreyfus, la mort dans des circonstances « gênantes » de Félix Faure, entre autres événements marquants) s’ajoutent quelques éléments particuliers (respectant donc l’appartenance du steampunk au genre uchronique) : paranormal, matière exotique aux propriétés spéciales, magie (on pourrait penser que cela contredit ce que je viens de dire au-dessus, mais ces éléments restent somme toute assez discrets malgré leur importance dans les intrigues)… C’est dans ce contexte que nous suivons l’inspecteur Ragon, un policier obèse chargé d’enquêter au fil des chapitres (chacun d’eux s’intéressant à une enquête en particulier, mais j’y reviendrai) sur des meurtres, la plupart du temps particulièrement glauques. Ragon est un féru de littérature, et sa méthode est de faire confiance à cette dernière : elle est la clé de tout, permet de résoudre toutes les affaires, à travers les possessions littéraires des victimes, leur rangement, leur qualité. Et quand la littérature n’entre pas en jeu, il assène :

Dans ce cas, il s’agit d’un meurtre sans intérêt et sans finesse. Ces affaires ne méritent même pas d’être mentionnées. Elles reposent toujours sur les mêmes canevas primitifs. On les résout en un claquement de doigt.

Et quand bien même on pourrait penser que certaines affaires ne font pas intervenir les livres, Ragon se charge bien de les trouver là où on ne les attend pas, comme sur la peau tatouée d’un supplicié…

Comme dans toute oeuvre steampunk qui se respecte, « Feuillets de cuivre » est très référencé, en littérature comme dans d’autres domaines. Les auteurs infusant ce livre sont nombreux, seulement cités ou bien carrément personnages actifs : Maupassant, Flaubert, Verne, Goncourt, etc… A contrario, le personnage de Sherlock Holmes n’est pas explicitement cité (mais il lui est fait allusion à travers une célèbre citation), alors que Ragon a tout du Holmes à la française : intelligent, observateur, doté d’une redoutable science de la déduction. Il est l’héritier direct des grandes figures d’enquêteurs policiers littéraires : Holmes donc, mais aussi Hercule Poirot. De plus, autre point commun, il hérite au fil des pages d’un némésis, à la manière de Moriarty pour Sherlock Holmes ou Herlock Sholmès pour Arsène Lupin.

« Feuillets de cuivre » tient donc autant du roman que du fix-up de nouvelles, et il est bien difficile de trancher sur ce point. Au premier abord ouvertement fix-up, voire même carrément recueil de nouvelles indépendantes (les enquêtes ne semblant pas être liées entre elles), la deuxième partie prend une toute autre tournure avec un fil rouge qui devient prégnant et reprend ce qui a pu être lu précédemment. Une construction qui, comme l’indique la postface, relève ouvertement du procédé proposé par les séries télé : des épisodes « loners » en début de saison puis l’intrigue globale se dévoile et prend définitivement le pas sur le reste en fin de saison, en remettant en perspective tout ce qui a précédé.

À aucun moment l’ennui ne pointe son nez, la narration est dynamique, les réflexions de Ragon nous font suivre son redoutable cheminement de pensée, et sans temps mort il est bien difficile de s’arrêter en cours de route avant la résolution. Et l’envie de repartir sur une nouvelle enquête se fait souvent bien pressante, d’autant qu’elle sont toutes très réussies (avec une petite préférence pour l’excellente énigme en chambre close du chapitre « Tourbillon aux Trois Ponts d’Or »).

Pour les amateurs de steampunk, c’est donc du pain béni (même si encore une fois, l’attirail du genre reste au second plan). Pour les autres, pour peu qu’ils n’aient pas peur de se frotter à quelques meurtres particulièrement sordides, c’est un joli polar sombre dans un Paris fin XIXème/début XXème fantasmé qui s’offre à eux. Pari réussi pour Fabien Clavel qui, sous des abords de littérature populaire, nous donne un roman plus construit qu’il n’y parait.

Et pour finir il faut noter, une fois n’est pas coutume, la présence à leur juste place (chose devenue malheureusement trop rare) d’une préface et d’une postface toutes deux intéressantes et éclairantes.

 

Lire aussi l’avis de Gromovar.

 

Chronique écrite dans le cadre des challenges « Francofou 3 » de Doris et « CRAAA » de Cornwall.

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