Le Livre d’Or de Catherine Moore et Henry Kuttner

Posted on 22 mai 2018
Aaaaah, les Livres d’Or ! C’est bien d’augmenter sa collection, mais c’est encore mieux de les lire. En voici donc un de plus à mon compteur, et pas des plus connus. Pourquoi celui-ci ? Parce que dans ma période pulp, j’avais envie de lire d’autres auteurs de l’époque et que, ne connaissant ni Kuttner ni Moore, c’était l’occasion rêvée de découvrir une partie de leur oeuvre.

 

Quatrième de couverture :

Henry Kuttner (1914-1958) a écrit plus de 200 nouvelles et près d’une vingtaine de romans, la plupart en collaboration avec C.-L. Moore qu’il épouse en 1940. Parmi les dix-sept pseudonymes utilisés par Henry Kuttner et Catherine L. Moore, les plus connus sont ceux de Lewis Padgett (Deadlock, Le TwonkyTout smouales étaient les Borgroves) et de Lawrence O’Donnell (Vénus et le Titan).

Née en 1911, Catherine Moore aborde la S.F. avec Shambleau, publié dans « Weird Tales » en 1933, qui la classe d’emblée au tout premier rang. Elle signe avec Henry Kuttner la série des Mutants (1945-1953) et celle de Gallegher Galloway. Sous son nom propre elle donne encore La Nuit du jugement (1943) et, après la mort d’Henry Kuttner, La Dernière Aube.

 

La SF s’écrit aussi en couple

Le recueil s’ouvre, comme il se doit dans la collection des Livres d’Or (avec toujours ces couvertures particulières mais qui ont leur charme, oui je persiste ! 😀 ), sur une préface signée Alain Dorémieux. Une belle introduction, qui revient de manière précise et factuelle sur l’oeuvre de ces deux auteurs (qui se sont rencontrés par l’intermédiaire de Lovecraft et se sont mariés peu après avoir écrit leur premier texte à quatre mains), leur nombreux pseudonymes, leur façon d’appréhender l’écriture et quels textes doivent être attribués à qui. Un travail qu’il faut saluer, les auteurs s’étant fait une spécialité « d’effacer leurs traces », et qui le bon goût de ne pas sombrer dans une analyse trop cérébrale et obscure des deux écrivains.

Du côté des textes, plusieurs thèmes prédominent, certains d’entre eux n’étonneront pas ceux qui connaissent un peu la SF de l’époque. Ainsi, les robots et/ou les androïdes sont de la partie, comme dans « Impasse » qui met les robots face à leurs contradictions dictées par leur programmation. Du Asimov avant l’heure (on peut fort bien y voir un ancêtre des trois lois de la robotique). Mais aussi dans le bien nommé « Androïde » (un androïde, tué par un homme conscient que ceux-ci ont infiltré secrètement la société, revient pourtant à la vie). De même, on peut y ajouter « Juke-box », pas particulièrement remarquable, mais plus ou moins dans la thématique (une machine qui fait des siennes et qui influence la vie d’un homme dont… elle est tombée amoureuse ! Stephen King n’aurait-il pas lu cette nouvelle avant d’écrire « Christine » ?).

L’autre thématique qui se dégage est l’infiltration d’êtres robotiques/extraterrestres au sein de la société, comme dans « Androïde » signalé juste au-dessus, mais aussi dans « Ne vous retournez pas » (nouvelle à chute par excellence, réussie même si pas foncièrement surprenante) ou dans l’excellent et long texte « L’heure des enfants » (un homme essaie de se rappeler par hypnose des trois mois de sa vie qui ont disparu de sa mémoire. Ce qu’il découvrira dépassera l’entendement mais aussi les dimensions. Un très joli récit à la fois fantasmagorique, référencé (« Alice au pays des merveilles », le mythe de Danaé…) et poétique).

Kuttner (1914-1958) et Moore (1911-1987, mais il faut signaler qu’elle n’a plus rien publié consécutivement à la mort de son époux en 1958) font preuve d’une belle complémentarité, tantôt jouant sur l’humour ou la dérision (l’influence de Henry Kuttner d’après Dorémieux, comme dans « Sinon… » ou un être galactique venu apporter la paix sur Terre se retrouve confronté à deux Mexicains un peu énervés, ou dans l’amusant mais un peu trop long « Gallegher bis » mettant en scène un homme qui devient un inventeur de génie un fois ivre (et accompagné d’un robot qui ne cesse de se pâmer devant sa propre image face à un miroir…). La gueule de bois passée, il va devoir comprendre l’étrange machine qu’il a inventée, surtout quand ses clients le pressent de leur livrer leur commande…), tantôt sur des évocations plus posées et poétiques et une psychologie des personnages plus fouillée (dues à Catherine Moore, notamment dans le précédemment évoqué « L’heure des enfants », sans doute le texte le plus réussi du recueil). Le préfacier insiste d’ailleurs sur le fait que le couple vaut plus que la somme de ses parties, comme si l’association de Kuttner et Moore avait créé un nouvel être « supérieur », dont le nom pourrait bien être Lewis Padgett (pseudonyme régulièrement utilisé par le couple et sous lequel ont été publiés certains de leurs meilleurs textes, dont quelques-uns sont présentés dans ce recueil).

D’autres textes valent aussi le détour, comme « Il se passe quelque chose dans la maison » qui m’a semblé (surtout quand les auteurs invoquent « l’imprégnation psychique des objets inanimés », jusqu’à sa magnifique et noire conclusion) comme une préfiguration de ce qu’écrira plus tard J.G. Ballard, notamment dans son texte « Les mille rêves de Stellavista » dans son superbe recueil « Vermilion sands », ou bien « Problème de logement » qui appartient plutôt au genre fantastique (un locataire d’une chambre chez un couple abrite un cage voilée par un drap qu’il ne faut surtout pas soulever, un texte amusant à la conclusion un brin fataliste et parfaitement logique). D’autre sont aussi un peu plus anecdotiques (« Un bon placement » et « En direct avec le futur », qui souffrent d’une thématique mille fois vue, à savoir le jeu avec le temps, et n’offrent plus guère de surprise au lecteur habitué au genre, même s’ils ont pu faire leur effet au moment de leur parution).

Je ne dirais pas que ce recueil fut un coup de coeur. J’y ai trouvé des récits vraiment intéressants (« L’heure des enfants » au premier chef, « Il se passe quelque chose dans la maison », « Problème de logement », « Gallegher bis »), d’autres nettement moins emballants. Le gros problème ici se situe dans le fait qu’un lecteur un minimum chevronné ne sera guère surpris par le déroulé des textes, qui plus est souvent marqués par leur âge (tous écrits dans les années 40-50), jusqu’à une conclusion souvent facile à deviner à l’avance. Sans une narration particulièrement originale ou un rythme échevelé capable d’emmener le lecteur dans un grand huit (aaaah, Capitaine Futur !…), il n’y a parfois pas grand chose pour se raccrocher au récit. Reste tout de même une découverte intéressante, que je ne m’interdis pas de prolonger avec d’autres textes cités par Alain Dorémieux dans sa préface.

 

  
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