L’insondable profondeur de la solitude, de Hao Jingfang

Posted on 8 octobre 2018
La SF chinoise a le vent en poupe. Après l’arrivée remarquée sur les marchés occidentaux de Cixin Liu (prix Hugo en 2015 pour « Le problème à trois corps »), les éditeurs n’auront pas manqué de s’engouffrer dans la brèche. La SF chinoise, nouvel eldorado des éditeurs ? C’est à voir…

 

Quatrième de couverture :

Le futur tel que vous ne l’avez jamais lu. À travers douze nouvelles d’une rare sensibilité, Hao Jingfang explore l’humain face à un avenir incertain. L’insondable profondeur de la solitude, c’est celle de l’individu confronté à la marche inéluctable du temps et de la civilisation, de l’évolution et de la technique, de l’aliénation et du pouvoir. Sa fragilité et sa détresse, ses désirs et son besoin de résistance, ce sont les nôtres, nous les partageons universellement, et Hao Jingfang les éclaire d’une plume délicate et compatissante.

 

L’insondable platitude du style

Avant de revenir sur ce titre qui spoile sans vergogne le contenu de l’article, revenons un instant sur des choses qui fâchent quant à l’objet livre. Je veux bien qu’on fasse des recueils, encore faut-il les faire correctement. Et ici, j’ai l’impression que ce recueil a été conçu en dépit du bon sens, ou bien qu’il n’a pas été suffisamment travaillé (manque de temps ?). Résultat : une quatrième de couverture qui annonce douze récits alors qu’il n’y en a que onze (à moins de compter la préface ?), pas de table des matières ni de rappel du titre de la nouvelle en cours en haut de la page (donc pour constater la longueur d’une nouvelle, pas le choix : il faut tourner les pages et compter…). On a donc un recueil « brut », qui n’offre au lecteur aucun moyen de s’orienter, de s’y retrouver. C’est clairement mal foutu et ne donne pas envie de s’y plonger. Et c’est le meilleur moyen pour énerver un lecteur avant même d’avoir commencer à lire. Il faut croire que l’éditeur avait décidé de se tirer une balle dans le pied, mais passons…

Onze nouvelles donc, dont la première, « Pékin origami », la plus connue puisque lauréate du Prix Hugo 2016, a déjà été chroniquée puisqu’elle a eu l’honneur d’une parution en France au sein de l’anthologie des Utopiales 2017. Je n’y reviendrai donc pas ici. Spoiler : c’est une des, sinon la, meilleures du recueil.

Car le reste, à cause de ce que le titre souligne, souffre d’un gros défaut : un style plat, sans saveur, sans relief. Je n’ai pourtant pas l’habitude d’insister sur le style d’écriture (d’ailleurs c’est quoi un « style » ?), mais ici on frôle parfois le soporifique. Pourtant, sur le fond, il y a des idées (j’y reviendrai) mais le tout est noyé dans une langue très « académique », très froide, très lisse, et qui finit par provoquer l’ennui. Aucune aspérité, aucun coup de folie, tout est très sage, presque gentillet. Autrice ou traducteur, je ne saurais dire, mais le fait est. Et c’est bien dommage car l’autrice a des idées à faire valoir. Et même si on pourra trouver étonnante la préface dans laquelle elle s’excuse presque pour les textes présentés ici comme n’étant pas parfaitement aboutis, notamment sur le plan de l’intrigue, force est de constater qu’il y a de la matière.

Ainsi avec le duo de nouvelles « Au centre de la prospérité » et « Le chant des cordes » proposant deux points de vue sur un même conflit entre l’humanité et des extraterrestres (qu’on croirait directement sortis d’une vieille série B…) et qui jouent de belle manière sur le libre-arbitre, la volonté, la résistance. Tout en mettant en avant le monde de la musique. Dans « Le dernier des braves » on trouve une histoire de clones qui pourrait être le pendant génétique du « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury.

Avec « Le théâtre de l’univers », nouvelle invasion extraterrestre qui donne lieu à une réflexion sur l’évolution d’une civilisation. Le dénouement est un peu tiré par les cheveux, mais ça se lit plutôt bien. « Question de vie ou de mort » me paraît trop long pour ce qu’il a à raconter, d’autant que la fin se devine un peu trop rapidement, dommage.

« Le palais Epang » fait monter le niveau avec ce récit amenant un homme à faire équipe avec le premier empereur de Chine, Qin Shi Huang (mais si vous en avez forcément entendu parler, c’est celui qui a fait édifié un énorme mausolée avec notamment des milliers de statues de soldats en terre cuite), incarné dans une statue. Étonnante histoire qui, avec un peu d’humour, réfléchit sur le statut et les actes des grands hommes et la façon de mener ou d’orienter une civilisation.

Autre bon texte, « L’envol de Cérès » et cette manipulation politique se faisant au détriment des colons de Cérès, et notamment des enfants. Une belle opposition entre calculs politico-économiques et l’innocence d’une population qui n’a rien demandé à personne. Avec en prime un bel esprit de conquête et de soif de découvertes.

Les trois derniers textes m’ont moins convaincu, entre une étrange clinique dans les montagnes dans la bien nommée « La clinique dans  la montagne » (sic), une chute prévisible dans le court « La chambre des malades » et ses personnages qui se réfugient dans un monde virtuel ou bien le très obscur (et heureusement très court) « Le procrastinateur ».

Bilan plus que mitigé donc, car même si les idées sont là, offrant quelques réflexions intéressantes sur plusieurs domaines, le style ennuyeux au possible a vraiment tendance à bloquer la projection du lecteur dans le texte. Le tout donne un recueil où tout n’est pas à jeter mais qui montre surtout que malgré la « hype » actuelle, en SF chinoise comme ailleurs, on ne peut pas se permettre de tout éditer sans discernement…

 

Lire aussi les avis de Xapur, Gromovar, Vert, Blackwolf, Stéphanie Chaptal.

 

  
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