Les étoiles sont légion, de Kameron Hurley

Posted on 10 janvier 2019
Albin Michel Imaginaire continue sur sa lancée, et après une première salve de trois romans l’éditeur continue de nous fournir en lectures très typées, comme ici avec ce roman poisseux, organique, déroutant. À ne pas mettre entre toutes les mains sans doute, pourtant le voyage en vaut la peine, avec toutefois quelques réserves.

 

Quatrième de couverture :

Quelque part aux franges de l’univers, une armada de vaisseaux-mondes organiques, connue sous le nom de Légion, glisse lentement dans le vide sidéral. Depuis des décennies, ses différentes factions se battent pour mettre la main sur la Mokshi, le seul vaisseau capable de quitter l’armada condamnée. La guerrière Zan se réveille sans souvenirs, prisonnière d’un peuple qui prétend être sa famille. On lui assure qu’elle est leur ultime chance de survie, l’unique personne capable de s’emparer de la Mokshi. Pour éviter un massacre, Zan va devoir choisir son camp. Mais comment choisir, quand vous commencez à suspecter que votre mémoire a été volontairement détruite ?

 

Tumeurs, fluides corporels et space opera !

Voilà bien un roman qui divise ! Encensé par certains, il en a désarçonné quelques autres. Il faut dire qu’il est assez éloigné du tout venant du genre, quand bien même on peut, du moins au départ, le classer en space-opera. Mais un space-opera organique, puisqu’on y trouve bien des vaisseaux spatiaux, mais vivants ! Plus précisément, les vaisseaux du roman sont des organismes faits de sang, d’artères, et de différents fluides corporels bien visqueux… Ça n’en fait pas des personnages en tant que tels puisqu’ils ne semblent pas avoir de conscience, mais ces vaisseaux (en forme de grosses sphères munies de tentacules) sont au coeur du récit. En effet, en tant qu’organismes vivants, il en ont les facultés : ils peuvent se régénérer après une blessure, mais ils sont aussi victimes de maladie. Et c’est justement ce qui arrive à une bonne partie des vaisseaux de la Légion (l’ensemble des vaisseaux orbitant autour de la même étoile). Le problème semble être « génétique » : malgré quelques batailles amenant à un recyclage des matières organiques capturées (des vaisseaux mais aussi de leurs occupantEs puisque tous les personnages du roman sont des femmes), cette sorte de cancer généralisé ressemble cruellement à un manque de diversification d’ADN. Mais un vaisseau pourrait être la clé du problème : la Mokshi, venue du coeur de la Légion (alors que les vaisseaux ne se déplacent normalement pas).

Le roman met en avant deux femmes, Zan et Jayd. La première se réveille amnésique au tout début du roman (un procédé simple mais pas très original pour faire découvrir l’univers et son intrigue au lecteur…). Rapidement, on lui explique qu’elle est la générale du vaisseau Katazyrna et qu’elle n’a de cesse de mener différents assauts (tous tenus en échec) pour enfin s’emparer de la Mokshi. La seconde lui avoue être sa soeur. Evidemment, quand on est amnésique, on ne sait pas trop à qui se fier et il est bien difficile de discerner le vrai du faux. Zan va rapidement être confrontée à de multiples faux-semblants, trahisons et autres chausses-trappes où rien ne semble vraiment être ce qu’il semble. Et le lecteur avec elle. C’est d’ailleurs là que le bât blesse mais j’y reviendrai.

On le voit, l’univers est pour le moins particulier. Fascinant à plus d’un titre. Déstabilisant parfois tant il est différent de ce qu’on nous sert habituellement, ce qui est plutôt une qualité. Revendicatif aussi puisque l’aspect féministe du roman peut difficilement être passé sous silence : TOUS les personnages sont des femmes, ne cherchez pas la trace d’un seul homme, vous n’en trouverez pas. Est-ce un problème ? Pas le moins du monde, au moins ici tous les personnages sont sur un pied d’égalité, sans devoir un subir quelconque « malus de genre », conscient ou inconscient. Bref, tout cela donne au roman des allures très originales, d’autant plus que l’autrice profite du côté organique de son univers pour en faire quelque chose de très visqueux. Alors oui ça suinte, ça coule, ça dégorge, les fluides corporels sont bien présents, chose plutôt rare, surtout à ce point. Et encore, je ne vous ai pas parlé de l’utilisation du corps de ces femmes (parfois de manière très… « utilitaire ») et des nombreux accouchements (avec là aussi une bonne dose de fluides…) auxquels on assiste…

Tout cela est bel et bon, mais mon problème se situe au niveau de l’intrigue. A trop vouloir profiter de l’amnésie de Zan, Kameron Hurley a noyé son intrigue. On nage en pleine obscurité, sans guère avoir de renseignements fiables auxquels se raccrocher. Pendant une bonne partie du roman pourtant, ce n’est pas vraiment un problème, notamment quand l’autrice donne un tour inattendu à son récit, en le parant d’un air de fantasy avec son principal protagoniste devant presque renaître de ses cendres en partant des bas-fonds (où des tréfonds d’un organisme, si vous voyez ce que je veux dire…) du monde pour s’élever à nouveau dans le grand jeu de la Légion (un morceau qu’un certain nombre de lecteurs n’ont pas apprécié, mais que j’ai trouvé plutôt très intéressant), et rencontrant au passage différentes femmes très typées. Mais les éléments clés de l’intrigue sont donnés de façon un peu maladroite, laissant trop souvent le lecteur dans l’ombre… Et quand vient la conclusion, un brin rapide, c’est la confusion qui domine. C’est bien dommage car l’univers, malgré l’absence d’explications à son fonctionnement et à ce qui l’a amené à cet état, ne manque pas d’attrait. Mais l’intrigue, pêche un peu trop pour emporter l’adhésion.

« Les étoiles sont légion », roman poisseux, féministe et un brin rentre-dedans (l’autrice ne prend pas vraiment de gants avec les situations qu’elle décrit) n’est donc pas tout à fait la bonne surprise que j’attendais. Doté d’un univers particulièrement original et d’une trame narrative qui réserve quelques surprises, il est toutefois un peu plombé par une intrigue trop obscure et sans doute inutilement complexe, malgré des personnages qui ne manquent pas d’attrait. Un roman en demi-teinte donc, mais qui apporte suffisamment d’éléments nouveaux (dans son worldbuilding ou dans son côté féministe revendiqué, à ce propos il est important de lire le court essai de Kameron Hurley intitulé « Nous avons toujours combattu », récompensé par le Prix Hugo 2014 et gracieusement mis à disposition par les éditions Albin Michel) pour mériter la lecture.

 

Lire aussi les avis de AnudarGromovar, Lune, Tigger LillyCélindanaé, Yogo, Herbefol, Le chien critique, Lutin82, Feyd Rautha, Alias, Apophis, Les chroniques du chroniqueur, Yuyine, François Schnebelen.

 

  
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