Pardon, s’il te plaît, merci, de Charles Yu

Posted on 18 juillet 2019
L’envie de découvrir Charles Yu, un auteur que son éditeur (Aux Forges de Vulcain) défend bec et ongles et lui prédit un grand avenir, me trottait dans la tête depuis un moment. La première approche ayant été effectuée avec succès (la magistrale nouvelle « Fable »), revoici donc Charles Yu dans un registre un peu plus long puisqu’avec « Pardon, s’il te plaît, merci » nous avons affaire à un recueil.

 

Quatrième de couverture :

Depuis le début de notre siècle, le romancier américain Charles Yu a acquis auprès de la critique américaine un renom particulier, en raison notamment de ses nouvelles régulièrement primées. Dans ces textes courts, qui sont autant de petits romans, il mêle une imagination à la Vonnegut, un sens de l’absurde à la Kafka et un humour geekesque à la Adams.
Grand représentant de la littérature spéculative, il déploie dans ses récits une forme moderne de réalisme magique. Partant de situations absurdes, inventives, loufoques, il déploie leurs conséquences concrètes, avec un sens aigu de la psychologie – dessinant un creux l’immense vide existentiel, qu’est devenue notre modernité.

 

Exercice de style, humour et intelligence du propos

À l’issue de la lecture de ce recueil, une évidence s’impose : oui Charles Yu a du talent, c’est incontestable. Il a une plume, un style, il a l’art de plonger au coeur d’une idée et de la développer de manière étonnante, sans avoir à étayer un univers autour. C’est à la fois sa grande qualité et peut-être aussi son plus grand défaut, ou du moins cette manière absolument pas classique d’écrire quelques-uns de ses textes risque sans doute de ne pas passer auprès de certains lecteurs. En effet, parmi les textes présentés dans ce recueil (13 au total), plusieurs d’entre eux tiennent du pur exercice de style, comme « Résolution des problèmes » qui est une liste (presque dérivée d’un mode d’emploi) d’articles à propos d’un machine censée interpréter les désirs humains. Évidemment c’est bien plus que cela, puisque c’est aussi une interrogation sur la finalité des désirs de l’utilisateur (et du lecteur au passage), sur les liens entre l’être et le paraître. Mais l’exercice est assez particulier, et l’absence de contexte et de narration au sens strict du terme n’aide pas à se plonger au coeur du texte. Charles Yu, c’est parfois une idée explorée sous de multiples facettes mais dénuée de tout contexte fictionnel. C’est aussi le cas dans « Guide sur les humains à l’usage des débutants » qui se présente sous la forme d’un extrait de mode d’emploi là encore, sur les liens familiaux de l’espèce humaine. Ici c’est l’humour qui domine, mais il faut bien avouer qu’on a du mal à voir où l’auteur veut en venir… Exercice de style toujours avec « Le livre des catégories » et cette suite d’articles enchâssés tentant de donner, avec beaucoup d’humour également, une définition de l’étonnant livre auquel se réfère le titre du texte.

Charles Yu ne fait donc pas dans le classique et s’amuse beaucoup à jouer avec la forme de ses récits. C’est déroutant, déstabilisant, mais souvent drôle et plus profond qu’il n’y paraît, même si comme je le dis plus haut, le risque de perdre un lecteur non prévenu de l’étrangeté de ce qu’il va lire est bien présent. Pour autant, on trouve aussi d’autres nouvelles moins « exubérantes » mais tout aussi intéressantes, si ce n’est plus, sans que Charles Yu ne manque de jouer avec le fond comme la forme de ses récits. Ainsi, « Émotion griffée 67 » et ce discours à la fois pragmatique, cynique et dérangeant d’un patron d’une entreprise pharmaceutique sur le point de mettre sur le marché un  nouveau médicament. Acide et drôle, c’est une vraie réussite. Idem pour « Ouvre » et ce couple en difficulté qui voit une porte s’ouvrir dans leur salon (comment, pourquoi, peu importe, ce n’est pas le propos de Charles Yu), porte menant à d’autres versions d’eux-mêmes dans des sortes d’univers parallèles, avec à la clé de belles réflexions sur le paraître, le bonheur et l’illusion du bonheur. Dans « Note à moi-même », différentes versions alternatives du narrateur se répondent avant de complètement (et habilement !) se mélanger et de se pencher sur la notion même d’écriture.

Visiblement, construire un contexte n’est donc pas ce qui intéresse Charles Yu. Mais il s’y essaie parfois, et même si le bonus apporté n’est pas toujours flagrant (« Yeoman » et cette parodie bourrée d’humour de Star Trek sur le sort des fameux « redshirts » de la série télévisée mais qui ne va au fond pas très loin), quand ça fonctionne on frôle la perfection (le superbe premier texte du recueil, « Pack de solitude standard », et cette entreprise qui offre la possibilité à ses clients de faire vivre leurs moments de souffrance à un opérateur de la dite entreprise, libérant ainsi ceux qui en ont les moyens d’avoir à vivre des situations douloureuses. Monétisation des émotions, conséquences sociales et humaines sur les salariés tout autant que les clients, le texte est impressionnant de maîtrise, avec en plus une chute vertigineuse). L’écrivain américain a plus d’une corde à son arc. Il le démontre joliment avec « Le héros subit des dégâts considérables » récit dans lequel MMORPG et réalité, personnages de jeu vidéo et dieu/joueur interagissent et interrogent le lecteur sur la notion d’individualité et de libre-arbitre (en plus de flatter le côté geek du lecteur-joueur qui reconnaîtra immanquablement quelques parties jouées jusque tard dans la nuit). Une belle réussite là encore.

« Pardon, s’il te plaît, merci » est donc un plat varié (dont je n’ai pas dévoilé ici toutes les saveurs…), du genre de ceux qu’on ne mange pas tous les jours. Pour un lecteur qui voudrait lire quelque chose de nouveau, à la recherche de textes originaux, c’est sans doute une lecture plus que recommandable, d’autant qu’elle fait travailler le cerveau et qu’elle ne manque pas d’humour. Charles Yu n’est jamais pontifiant, toujours léger et malin (même s’il aborde aussi des thématiques sombres, comme dans le magnifique et terrible texte de conclusion en forme de lettre d’adieu « Pardon, merci, s’il te plaît » qui inverse donc deux des termes du titre du recueil, et ce n’est bien sûr pas un hasard…). Que le lecteur soit donc prévenu : de textes développant un contexte solide avant de dénouer les fils d’une intrigue, il en est relativement peu question ici (mais un peu quand même, et des bons !). Mais s’arrêter à ce détail serait se priver d’un recueil original, intelligent, plaçant l’être humain au coeur de son propos. Déroutant oui, captivant également.

 

Lire aussi les avis de Nicolas, Vincent Degrez.

Critique écrite dans le cadre des challenges « Summer Star Wars – Solo » de Lhisbei (« pour le texte « Yeoman ») et « Summer Short Stories of SFFF, saison 5 » de Lutin82.

  

 

  
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