Une île (et quart) sous la lune rouge, de Thomas Geha

Posted on 19 août 2019
Parfois, sur Facebook, on voit passer des trucs inattendus. La preuve ici avec cette novella de Thomas Geha, diffusée à cent exemplaires et faisant office de projet de fin d’études du Master éditions de Marielle Carosio, épouse de l’auteur, le tout illustré avec talent par Anna Boulanger. Evidemment, quand j’ai vu passer l’info, je me suis précipité. Quelques semaines plus tard, le voici arrivé dans ma boîte aux lettre, et aussitôt reçu, aussitôt lu.

 

Quatrième de couverture :

Chaque île a ses légendes et son folklore. Sauvage et fascinante, celle-ci a sa lune rouge. Deux scientifiques, une jeune fille, un GI, un psychiatre et un journaliste vont s’y intéresser, chacun à leur façon. Jusqu’à ce que vienne le temps des révélations.

 

L’île mystérieuse

Premier constat, pour un projet d’études, c’est un superbe objet. Couverture avec rabats (l’illustration de Anna Boulanger forme une fresque si on déplie les rabats), pelliculage mat, novella d’un peu plus de 80 pages au format poche avec papier de qualité, le travail est remarquable. Tout juste peut-on noter quelques rares coquilles, mais certains éditeurs professionnels ne font pas mieux, d’autres font pire… Donc bravo, on est clairement, pour rester sur le secteur de la novella, au niveau de ce que fait le Bélial’ avec sa collection « Une heure-lumière ». Si avec ça l’éditrice Marielle Carosio n’obtient pas son Master haut la main…

Quant à l’histoire, s’agissant d’une novella, il ne faut pas trop en dire, d’autant plus que Thomas Geha brouille volontairement les pistes en début de lecture en mélangeant plusieurs trames narratives bien distinctes, mais qui sont bien évidemment toutes connectées. Restons-en au fait que tout tourne autour d’une île, de ses légendes, et d’une intrication entre mythes fantastiques et sciences. Une novella qu’on pourrait situer au premier abord dans le domaine du fantastique mais qui finalement ouvre sur quelque chose de plus étonnant, ouvertement science-fictif avec un petit côté « sense of wonder » pas déplaisant du tout.

Les personnages et leur histoire sont touchants, et sonnent justes, notamment les deux chercheurs, Mathieu et Benjamin. Je ne saurais juger le contenu et le réalisme de leur sujet d’études et la façon de mener les dites études (n’étant pas moi-même scientifique), mais j’ai surtout trouvé leur comportement très humain, très normal en fait, allant bien au-delà de personnages seulement présents pour faire avancer l’intrigue. Leurs agissements crédibilisent l’ensemble du récit (même si l’un des deux scientifiques me semble être un peu rapidement convaincu par une explication « extraordinaire »), le rendant plus concret, plus vraisemblable en quelque sorte.

La narration est une autre grande qualité du récit, mais il est difficile d’en dire plus sans trop spoiler… Disons simplement qu’elle reste claire alors qu’elle manipule certains concepts typiquement science-fictifs (sans que le lecteur en soit conscient au départ) qui ne sont pas toujours simples à utiliser sans perdre le lecteur. Ici c’est limpide, avec pour seul bémol le fait que que cette limpidité de la narration est éclairée (sur le plan de l’intrigue) par un final peut-être un peu trop ouvertement explicatif. Un choix nécessaire malgré tout puisque sans ça certains éléments n’auraient pas pu être devinés par le lecteur, et qui fait apparaître un effet de retournement sur tout ce qui a été lu auparavant assez renversant.

Enfin, l’île, son ambiance, son insularité, ses lieux-dits. Ça fleure bon la Bretagne tout ça, notamment avec le lieu-dit des Deux-Roches et ses deux pierres dressées qui, tel un portail vers l’inconnu, font écho à de nombreuses légendes légendes bretonnes. En tout cas on sent le vécu de l’auteur, qui a profité de ses voyages (Bréhat, l’Irlande) pour s’imprégner des paysages et des atmosphères si particulières de ces morceaux de terre jetés dans la mer… ou au-delà.

Touchante, douce, mêlant fantastique et science-fiction, écrite avec une plume dont la sensibilité et la justesse n’étonneront pas ceux qui ont lu l’excellent recueil « Les créateurs », « Une île (et quart) sous la lune rouge » fait mouche. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, du grand talent de conteur du discret Thomas Geha. Souvenons-nous que Pierre-Paul Durastanti disait de Christian Léourier (ami et source d’admiration de l’auteur rennais) qu’il est « l’un des secrets les mieux gardés de la SF française ». J’ai de plus en plus le sentiment que l’on peut dire la même chose de Thomas Geha, qui semble décidément marcher dans les traces de son aîné.

 

Critique écrite dans le cadre du challenge « Summer Short Stories of SFFF, saison 5 » de Lutin82.

 

  
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