L’oeil du purgatoire, de Jacques Spitz

Posted on 27 mai 2019
Parce qu’il n’y a pas que les nouveautés dans la vie, il ne faut pas oublier les « glorieux anciens » français. Jacques Spitz en fait partie, et s’il n’est pas le plus connu des auteurs de SF/fantastique du pays du camembert, il n’est sans doute pas non plus le moins doué. Il sera donc ici question de l’un de ses plus grands romans, « L’oeil du purgatoire », paru en 1945 et réédité en 2008 par les éditions de L’Arbre Vengeur.

 

Quatrième de couverture :

Vous connaissez le passé, imaginez le futur, redoutez le présent: il vous reste à découvrir le « présent vieilli », ce temps inédit inventé par Jacques Spitz dans un roman phénoménal considéré comme un des classiques du roman d’anticipation français.

Son héros, un peintre raté résolu au suicide, va vivre une expérience hors du commun qui le conduira où nul n’est allé : inoculé par un savant fou, un bacille s’est attaqué à sa vue et lui permet de voir le monde et les êtres tels qu’ils seront dans un futur proche. Mais ce qui n’était qu’une étrange expérience devient une aventure effarante lorsqu’il réalise que le temps se dilate et qu’il «voit» de plus en plus en avant.

Livre haletant sur le cauchemar d’un homme seul au milieu d’un univers en déréliction, L’œil du purgatoire est un roman unique qui réussit à pousser une logique jusqu’à son extrême limite avec une audace et une intelligence qui ont laissé pantois ses admirateurs. Il était impensable de ne pas le proposer de nouveau à ceux qui croient que la littérature, mieux que n’importe quel art, doit nous permettre d’explorer les confins et les mystères de notre imaginaire.

 

Le présent vieilli ou la solitude de celui qui voit en avance

Quel étonnant roman que cet « Oeil du purgatoire » ! Roman court (moins de 200 pages, préface de Bernard Eschasseriaux (écrite en 1972 pour la sortie du roman dans la fameuse collection « Ailleurs et Demain » chez Robert Laffont) comprise), il offre pourtant au lecteur bien des facettes grâce à la belle plume de Jacques Spitz qui sait varier les styles pour donner différents plaisirs et niveaux de lecture.

Le roman met en scène un peintre, Jean Poldonski, forcément génie incompris et qui impute son insuccès au monde qui l’entoure, aveugle à son talent. Il en nourrit une extrême amertume, une aigreur de tous les instants qui se transforme même en une ferme misanthropie. La manière dont Jacques Spitz introduit le personnage au lecteur est absolument délicieuse (façon de parler pour un misanthrope convaincu bien sûr…), et à ce titre le deuxième chapitre est une merveille de noirceur dans laquelle l’auteur fait feu de tout bois. C’est bien simple, on trouve des passages dignes de citation à toutes les pages ou presque. Ça frôle le génie ! Un régal de Tatie Danielle à la puissance mille ! Je ne résiste pas à vous livrer ici un petit florilège.

Je faisais semblant d’écouter, mais je pensais combien ignoble est l’habitude qui donne à un être le droit de déballer ses pensées ordinaires devant vous. C’est un bavardage fastidieux, monotone, idiot, qui vous écrase de son néant.
— Si l’on ne tenait au monde que par l’attrait qu’il inspire, il y a longtemps que, moi qui vous parle, je me serais envolé dans les étoiles. Je n’aime rien, ni personne, pas même moi. Les humains ne m’inspirent que du dégoût, et je crache sur la vie telle qu’elle nous est faite. Pourtant, vous le voyez, je suis encore là et je vais prendre tout bêtement l’escalier pour m’en aller.
Il était entouré de copains rigoleurs qui lui donnaient la réplique, discutaient de l’influence du social sur la composition de la palette, de tous les bobards au goût du jour… Cette vie de troupeau m’écœure. Ils sont tous agglomérés, entassés comme des crapauds en mal d’amour. Quand on en prend un, il en vient dix, vingt. Ils réchauffent les unes contre les autres leurs médiocrités de futurs ratés. Je le leur ai dit sans ménagement. Babar a rigolé et m’a répondu : — Toi non plus, tu n’as pas la vocation. Tous les peintres, les vrais, sont optimistes… — On ne peut être optimiste quand on voit des gueules comme les vôtres, ai-je rétorqué, et je suis parti.
Tout, ici-bas, m’aura déçu : hommes, femmes, sans compter moi-même. Les hommes sont de tristes pantins, les femmes de funèbres putains, et moi, sans talent, sans grandeur, je suis un lâche pour avoir condescendu à vivre pendant près de trente ans en pareille compagnie.
Les hommes manquent autant d’originalité pour mourir que pour vivre. Évidemment le résultat seul importe. Mais on aimerait disposer d’un choix de moyens aussi variés que les hors-d’œuvre. La nature a plus d’imagination que nous quand c’est elle qui porte le coup final… Mettre d’un côté l’infinie diversité des maladies et accidents mortels, de l’autre les quelques moyens de se suicider, et, de la disproportion entre les deux colonnes, tirer des conclusions sur la pauvreté de l’esprit humain, serait une plaisante occupation pour quelqu’un qui est décidé à disparaître…
Si quelque chose pouvait apaiser la rage qui me prend certaines heures devant l’injustice du sort qui m’est fait, ce serait de voir ce monde, ce monde qui m’a repoussé, m’a meurtri, a refusé de me reconnaître, tourner devant moi à la sordidité et à la décrépitude. Ce monde qui, de toutes ses façades ruisselantes d’éclat et d’orgueil, insultait à mon obscurité, ne tient plus sous mon regard : je le transperce jusqu’au tuf. Son luxe trompeur, sa fierté de paon, son insolence de bijou faux, se sont envolés. Il me suffit de lever la paupière pour le pulvériser. J’assiste à son agonie. L’agonie du monde : rien de grandiose et d’apocalyptique, mais un misérable décor qui se désagrège, des oripeaux qui pendent sur la place un lendemain de carnaval, un vieux domino rongé des vers qui s’effrite dans un grenier poussiéreux…

Par ailleurs, quand par miracle Poldonski, un brin bipolaire, parvient à voir la vie du bon côté, Jacques Spitz montre à nouveau l’aisance et l’élégance de sa plume, avec un champ lexical à peu près à l’exact opposé de ce qu’il développait quelques pages plus tôt. Mais cet état de bonheur béat n’est que de courte durée…

J’ai ouvert la fenêtre. Longuement j’ai contemplé la perspective des toits, de cet univers magique fait de briques, de zinc, d’ardoises, dentelé, hérissé, fantasque, plein d’un humour inconscient, sous un azur printanier où passent des régates de petits nuages blancs venus sur un léger vent d’est qui couche les fumées, les transmue en un impalpable duvet chargé de caresser la joue du ciel.

Poldonski, décidé à en finir avec une vie qui ne rime à rien dans ce monde qui ne le comprend pas, rencontre alors par hasard un autre homme persuadé de sa grandeur, Christian Dagerlöff. Ce dernier, voyant en Poldonski un homme sans attache, à l’écart du monde, déjà disposé à passer « de l’autre côté », vers le grand inconnu, décide de tester sur le peintre sa découverte incroyable : une bacille permettant de « voyager dans la causalité ». D’après lui, si un lapin sait s’enfuir avant même que le chasseur n’ait armé son fusil, c’est parce qu’il a vu le-dit chasseur le faire avant même que l’idée ne l’effleure. Il y a donc, du point de vue du chasseur, rupture de la causalité car le temps ne s’écoule pas de la même manière pour tous les êtres vivants. Il injecte donc à notre homme cette bacille, lui permettant de voir les choses avant qu’elles n’arrivent. Il ne s’agit pas, au sens strict du terme, d’un voyage dans le temps puisque cette bacille ne permet pas de voir l’avenir mais plutôt un « présent vieilli ». Ainsi, Poldonski ne voit pas ce qui arrivera dans le futur mais comment seront les choses dans ce futur. C’est une vision des choses et non des faits. En se baladant dans la rue, le peintre peut voir des cadavres car en voyant les choses avant qu’elle ne soient vraiment, il découvre que certaines personnes vont mourir dans peu de temps. De même, il finit par ne plus voir les fleurs mais des plantes mortes puisqu’elles seront rapidement fanées, etc…

Cette bacille, qui de plus, semble amener son sujet à prendre de plus en plus d’avance dans la causalité, finit pas montrer un monde et des corps en décrépitude, mettant à bas les apparences pour montrer l’être humain tel qu’il est vraiment : un amas de chair qui finit inéluctablement en décomposition, quelles que soient les classes sociales. Après tout, tout le monde finit à l’état de squelette, avant de redevenir poussière…

Et de roman où l’extrême misanthropie de son personnage principal lui donne un savoureux humour noir, « L’oeil du purgatoire » vire au roman philosophique sur le sens de la vie au cours de la fuite en avant de Poldonski. Regrets, amertume, et solitude d’un être que sa vision détache de plus en plus du monde réel, Jacques Spitz n’épargne rien à Poldonski qui quelque part voit son souhait être exaucé : quitter un monde qui ne voit pas le Beau. Problème : avec tout ce délabrement et cette déchéance généralisée qui l’entoure, le Beau n’existe plus pour lui non plus… Et sous la savoureuse et belle plume de Jacques Spitz (qui a incontestablement le sens de la formule et du mot juste), l’humour fait place à la mélancolie puis aux visions surréalistes et macabres (tel un squelette cul-de-jatte qui semble flotter puisque dans un avenir lointain, les os de ses jambes auront disparu avant le reste…).

Prenant sa source dans le merveilleux-scientifique de Maurice Renard, « L’oeil du purgatoire » pousse le raisonnement et la logique jusqu’à son point ultime, faisant de son roman une petite perle de noirceur, d’une remarquable lucidité sur le genre humain. On ne pourra certes pas y trouver un grand optimisme quant à notre nature profonde, mais pourtant, grâce (j’insiste lourdement, mais c’est un point tellement important du roman) à la plume gracile de Jacques Spitz, jamais le roman ne fait dans la lourdeur ou le pensum philosophique. Régal de tous les instants, « L’oeil du purgatoire » et sa noirceur relevant d’un art de vivre méritent bien plus qu’un simple coup… d’oeil (!!), et il faut sans aucun doute remercier les éditions de L’Arbre Vengeur pour avoir remis en avant, avec des illustrations d’Olivier Bramanti, ce roman méconnu (qui bénéficiera d’ailleurs très prochainement d’une nouvelle réédition dans la collection à petit prix de « L’arbuste véhément ») d’un auteur décédé en 1963 que je suis maintenant bien décidé à découvrir plus avant. Mieux vaut tard que jamais !

 

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