Le maître de la lumière, de Maurice Renard

Posted on 26 août 2019
Suite à un premier essai tout à fait convaincant avec la collection « Les Orpailleurs » de la BnF (« Trois ombre sur Paris » de H.J. Magog), il aurait été dommage de na pas poursuivre la découverte un peu plus loin. Et pour illustrer la littérature relevant du « merveilleux-scientifique », qui de mieux placé que Maurice Renard, l’homme qui a théorisé le terme ? Alors c’est parti, on embarque dans un véritable roman populaire, dans le sens le plus noble du terme.

 

Quatrième de couverture :

 » C’était la lumière qui, au plus épais de la substance, avançait lentement, lentement, lentement…  » 

Deux familles corses, les Ortofieri et les Christiani, se vouent une haine farouche depuis le meurtre, en 1835, de César Christiani, corsaire de Napoléon, par Fabius Ortofieri
À un siècle de distance, Charles Christiani, historien de vingt-six ans, rouvre l’enquête grâce aux propriétés d’un verre spécial, la « luminite », qui permet de voir le passé. Aiguillonné par ses sentiments pour une femme du clan rival, le jeune homme se lance dans une véritable opération vérité.

 

Un roman multi-classé

Roman-feuilleton publié en 1933, alors que Maurice Renard avait laissé de côté depuis quelques années le « merveilleux-scientifique », genre qui n’a malheureusement pas eu le succès qu’il escomptait, « Le maître de la lumière » n’aura eu les honneurs d’une publication en volume qu’en 1947. Il n’est donc pas étonnant de découvrir un texte au style forcément adapté à son mode de publication : une plume « d’époque » (un style d’écriture désuet, qui nécessite peut-être un petit temps d’adaptation), simple mais pas simpliste, une intrigue jouant du suspense et des fausses pistes, quelques cliffhangers bien placés pour amener le lecteur à vouloir en découvrir plus dans l’épisode suivant. Pourtant, il ne faudrait pas s’arrêter à cette mécanique certes bien huilée mais un peu convenue, alors que le roman offre justement une surprenante variété. Qu’on en juge : Maurice Renard convoque ici romance, roman policier, roman historique, récit maritime, et bien sûr un élément relevant de la science-fiction, cette fameuse « luminite » qui pourrait être simplement magique mais dont les propriétés sont clairement expliquées sur une base scientifique (même si un erreur flagrante concernant la vitesse de la lumière, valeur pourtant bien connue à l’époque mais notée à « trois mille kilomètres par seconde », ne manquera pas d’être relevée). Une jolie manière de varier les plaisirs.

Pour dire deux mots sur une intrigue au demeurant assez simple, contentons-nous de dire que le roman nous narre la rencontre entre un homme, Charles Christiani, et une femme, Rita Ortofieri, rencontre qui se transforme vite en coup de foudre. Problème : les deux familles se vouent une haine farouche, depuis que César Christiani, corsaire de Napoléon, a été assassiné presque un siècle auparavant , crime dont le coupable présumé, Fabius Ortofieri, est mort en prison avant son jugement. Les Corses et le sens de l’honneur. Mais on pourrait bien rétorquer qu’il n’y a pas que les Corses qui font passer l’honneur avant tout, souvenons-nous des Montaigu et des Capulet… Le voila donc désespéré devant une histoire d’amour impossible, jusqu’à ce que par hasard il découvre, dans l’ancien bureau de son illustre ancêtre, un objet aux propriétés extraordinaires, la fameuse luminite. Ressemblant au départ à une ardoise, elle a la faculté de retarder le passage de la lumière, de sorte que les rayons lumineux qui entrent par un côté ne ressortent de l’autre côté que bien plus tard, et permet donc, à l’instar des étoiles dont la lumière a mis des années pour nous parvenir, à regarder des évènements passés. Plus la plaque est épaisse, plus la lumière met de temps pour la traverser. Et la plaque située dans le bureau de César Christiani permet justement de voir les évènements datés d’un siècle. L’occasion unique pour Charles de pouvoir peut-être, enfin, élucider la mort de César Christiani, d’innocenter Fabius Ortofieri et d’épouser Rita.

On a donc un roman relevant essentiellement du genre policier, avec enquête, analyse d’indices, cogitation pour tenter de comprendre les mouvements et les motivations de chacun des protagonistes. On a même des plans pour illustrer la configuration de lieux importants. Pourtant, à plusieurs reprises, le roman change de registre. S’ouvrant de manière très franche avec une romance (un aspect qui me faisait un peu peur mais qui au final n’est présent de manière frontale qu’au tout début), il prend plus tard les atours du roman maritime (pour nous faire découvrir l’histoire de César et la découverte de la luminite) puis du roman historique (le roman met en scène l’attentat perpétré par Fieschi sur le roi Louis-Philippe, un fait bien réel).

L’élément science-fictif, ou plutôt merveilleux-scientifique, est à la fois important (il est au centre de l’enquête de Charles Christiani) et accessoire : il ne bouleverse pas la société, ne semble pas avoir d’impact autre que dans cette enquête. Un élément pourtant intéressant mais qui n’est donc utilisé qu’à « courte vue », ça peut frustrer mais après tout le roman n’a pas la prétention d’étudier l’impact d’une telle découverte sur la société. Il s’agit bel et bien d’un enquête pouvant permettre la construction d’une histoire d’amour, la luminite est donc utilisée à cette fin et à elle seule.

Le récit est agréable, vif et bien mené, mais ou pourrait tout de même lui trouver quelques défauts, notamment narratifs puisque l’intrigue en elle-même repose sur des conventions sociales et familiales qu’aucun personnage ne tentera de combattre si ce n’est en tentant de faire la lumière (haha) sur le meurtre de César. Pas de volonté de transgression, d’amour plus fort que tout, etc… Un roman bien de son époque sans doute, mais si transgression de ces conventions il y avait eu, l’intrigue n’aurait plus eu lieu d’être… Autre problème, Charles Christiani, alors qu’il a physiquement la possibilité de vérifier par lui-même un élément important de son enquête en « feuilletant » la plaque de luminite (je reste flou pour ne pas trop en dévoiler), préfère ne pas s’en soucier et continue de chercher des indices tout en préparant une révélation qu’il espère positive pour lui et son enquête. Une manière somme toute artificielle de prolonger le suspense d’un roman parfois un peu bavard alors qu’il y a à l’évidence moyen d’aller droit au but.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, si ces défauts restent bien présents (on pourrait aussi parler d’un deus ex machina, peu avant la fin, un peu… tiré par les cheveux et reposant là aussi sur un fait scientifique plus que contestable, même pour l’époque…) et pourront objectivement en gêner plus d’un, le roman se lit avec un plaisir certain. Rythmé, relançant toujours à bon escient la machine narrative, « Le maître de la lumière » montre un auteur sûr de son fait, à l’aise dans différents styles, et surtout proposant là une belle illustration de ce qu’est le « merveilleux-scientifique ». Et même si ce n’est pas le roman du siècle, il faut à nouveau saluer la BnF  pour avoir sorti ce roman de l’ombre (re-haha).

 

Lire aussi les avis de Laurent GarreauSò Corsi.

Critique écrite dans le cadre du challenge « Summer Short Stories of SFFF, saison 5 » de Lutin82.

 

  
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