Eugénie grandit, de Ketty Steward

France Culture a proposé en fin d’année dernière un cycle de trois fictions radiophoniques, proposé par Stéphane Michaka, et relevant pleinement du genre science-fictionnel. Retour sur l’une de ces fictions, “Eugénie grandit”, signée Ketty Steward.

 

Quatrième de couverture :

2043, quelque part en France, Eugénie, 15 ans et demi, vit avec ses parents adoptifs et se sent de plus en plus étrangère à son univers.
Les transformations attendues à l’adolescence s’accompagnent de la découverte de capacités surhumaines qui exacerbent ses questionnements sur les circonstances de sa naissance. Comme si ça ne suffisait pas, elle rate son inscription à l’université, se brouille avec sa meilleure amie et est contactée par une voix, directement dans sa tête.
Eugénie Grandit explore, de l’intérieur, le mythe du surhomme en le réalisant dans un corps vulnérable et en pleine mutation.
C’est la Cyborg d’Haraway incarnée par une adolescente et qui déploie des perspectives nouvelles d’avenir.

 

Dans la trame du réseau…

On change un peu de support avec “Eugénie grandit”, une fiction radiophonique signée Ketty Steward et diffusée sur France Culture au cours du cycle “Mythe d’un futur proche” (proposé par Stéphane Michaka et constitué de trois fictions indépendantes) mettant la science-fiction à l’honneur sur la radio publique. D’une durée d’un peu moins d’une heure, “Eugénie grandit” nous montre la France en 2043, et plus précisément le personnage d’Eugénie, jeune fille de 15 ans, noire et adoptée (par des parents originaires de Martinique, issus d’une classe moyenne de plus en plus reléguée vers les plus défavorisés et qui n’aura sans doute jamais les moyens d’aller sur les traces de leurs ancêtres), pétrie de talent mais qui a du mal à trouver sa voie. La recherche de ses propres origines va la mener à quelque chose de proprement extraordinaire, et qui pourrait radicalement influer sur le destin de l’humanité toute entière.

On attend bien évidemment Ketty Steward sur le terrain de la diversité, de l’engagement pour la cause des personnes racisées, de l’afrofuturisme. Toutes ces cases sont cochées ici, au sein d’un récit résolument SF, s’inspirant ouvertement d’une autre autrice engagée, Octavia Butler et son roman “Le motif”. Dans une France du futur toujours pas débarrassée de ses vieux démons racistes, Eugénie va incarner l’émergence d’une nouvelle humanité et à travers elle Ketty Steward va mettre l’auditeur face à ce qui est régulièrement vécu par les personnes racisées : le rejet, le racisme (ordinaire ou non, peu importe, c’est du racisme). Eugénie est une adolescente qui se cherche, elle cherche sa place, elle cherche ses origines, et les inévitables questionnements liés à cet âge charnière sonnent comme une métaphore de l’apparition de cette nouvelle humanité désireuse de se débarrasser du carcan d’une société à bout de souffle. Et cette mutation, fruit de recherches scientifiques privées où l’éthique et la moralité ont cédé la place à la rentabilité, offre rien de moins que la possibilité de voir ce qui se rapproche d’une dystopie devenir, peut-être, une utopie concrète.

De son côté la narration, découpée en chapitres, fait sens et si certains passages très explicatifs sur cette France de 2043 peuvent détonner dans une fiction qui se veut “vivante”, ils sont en fait parfaitement justifiés narrativement et partent de notre situation actuelle (réchauffement climatique, ingénierie génétique, intelligences artificielles…) pour mieux l’extrapoler. Ces passages en voix off démontrent le pourquoi de leur présence sous cette forme à la toute fin du récit, jusqu’à y inclure l’auditeur lui-même.

Si le rapport avec le roman de Balzac n’apparaît pas clairement (du moins je ne l’ai pas vu mais ma lecture de “Eugénie Grandet” remonte au collège… Le titre permet malgré tout de faire surgir une certaine signification au vu du patronyme de l’héroïne, Eugénie Petit), cette fiction atteint malgré tout pleinement son but. Revendicatrice, engagée, féministe, “Eugénie grandit” est une nouvelle preuve de l’importance que peut avoir la SF sur les réflexions liées à notre monde d’aujourd’hui. Sur la forme, tout n’est certes pas parfait (quelques réactions pas tout à fait naturelles venant des acteurs), mais le fond est très pertinent. On regrettera tout de même que la volonté de mettre en avant des personnages noirs, notamment Eugénie elle-même, n’ait pas été poussée jusqu’au choix de l’actrice qui lui prête sa voix, Louise Legendre (dont la qualité du travail n’est malgré tout pas à remettre en cause) n’étant absolument pas noire…

 

Lire aussi l’avis de Karukerament.

Critique écrite dans le cadre du challenge “Le Projet Maki” de Yogo.

 

  
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