Mes vrais enfants, de Jo Walton

Posted on 30 janvier 2017
Jo Walton a débarqué chez les libraires français en 2014 avec le phénomène « Morwenna » qui a beaucoup fait parler d’elle, dans le petit monde de la SFFF mais aussi au-delà. Depuis, la trilogie du « Subtil changement » (dont je n’ai lu que « Le cercle de Farthing », il va falloir que j’y remédie !) a achevé d’installer l’auteure galloise parmi les romancières « qui comptent ». Voici son dernier roman, attendu de longue date et considéré comme son chef d’oeuvre.

 

Quatrième de couverture :

Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l’une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n’a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous… Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l’âge nucléaire ou ceux de l’âge du progrès? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l’Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.

 

Un concentré d’émotions

Mes vrais enfants - Walton - couvertureSous-titré fort justement « Une femme, deux vies, deux univers », « Mes vrais enfants » est un livre rare. Rare car à même de réconcilier les amateurs de littérature de genre et les lecteurs de littérature générale qui ne s’approchent pas de l’imaginaire. Le roman met en scène Patricia Cowan, une vieille dame en maison de retraite et qui se retourne sur sa longue et tumultueuse vie. Ou plutôt sur ses vies. Car elle se souvient parfaitement avoir mené deux vies différentes et parfaitement incompatibles l’une avec l’autre. Deux vies qui se sont séparés lorsque « l’élu de son coeur », à propos de mariage, lui dit « C’est maintenant ou jamais ! ». Dans l’une elle répondra « C’est maintenant ! » et deviendra l’épouse malheureuse de Mark, femme docile et régulièrement rabaissée. Dans l’autre elle répondra « Ce sera jamais ! » et vivra une vie heureuse et épanouie avec Bee. Dans l’une elle a quatre enfants, conçus dans la douleur. Dans l’autre, elle est l’heureuse mère tardive de trois enfants. Dans l’une le monde se dirige enfin vers la paix globale, dans l’autre les armes atomiques ne servent pas qu’à la dissuasion. Mais quelle est donc la vraie vie de Patricia Cowan, et quels sont donc ses vrais enfants ?

« Mes vrais enfants » est un roman profondément touchant qui reprend le thème de l’uchronie, déjà utilisé par Jo Walton dans sa trilogie du « Subtil changement », en le mêlant à une chroniques de deux vies distinctes, avec une écriture pas si éloignée du style qu’elle avait déployé dans « Morwenna » tout en restant plus factuelle. C’est d’ailleurs là une des grosses qualités de ce roman : il sait rester « neutre », sans rajouter aucun pathos pour amener l’émotion. Et pourtant, difficile de ne pas être ému devant ces vies à la fois riches et tragiques, dures et belles. D’autant que le lecteur y trouvera certainement des choses qui feront écho avec sa propre vie, en augmentant d’autant l’effet. L’écriture est donc simple mais totalement au service d’un récit qui fait la part belle aux deux femmes qui n’en sont qu’une, au fil d’une narration chronologique s’intéressant successivement à l’une puis à l’autre. D’un côté cette femme qui subit mais qui a un coeur gros comme ça et qui s’investit dans différents associations, de l’autre cette femme heureuse en amour dans une vie qui pourtant le lui épargne pas les drames alors que le monde se délite autour d’elle. Le bien personnel face au bien du plus grand nombre, c’est sans doute là que se situe le coeur du roman.

Double uchronie (personnelle et  historique), « Mes vrais enfants » déploie quantité de thèmes de réflexion (importance des choix, homosexualité, amour filial, couple, procréation, droits citoyens, féminisme…) qui, au fil du récit et au gré d’une écriture faussement distante, font mouche. Une fois ouvert, il est bien difficile de refermer ce roman avant d’arriver à son terme, terme qu’on atteint à regret. Et même si le roman a le bon goût d’offrir une fin ouverte, c’est avec un pincement au coeur (ou submergé d’émotion, c’est selon) que l’on quitte Patricia Cowan, les deux Patricia Cowan, Patty, Pat, Tricia ou Trish, quelle que soit la manière dont elles se sont faites appelées durant leur vie, et qui l’une comme l’autre, illustration de l’effet papillon, auront fait vibrer même le plus stoïque des lecteurs. « Mes vrais enfants », le chef d’oeuvre de Jo Walton ? Jusqu’ici, aucun doute !

 

Lire aussi les avis de Lune, Gromovar, CédricOlivia Lanchois, Gillen Azkarra, Cunéipage, Aude, Philémont, Nikao.

Critique écrite dans le cadre du challenge « Lunes d’Encre » de A.C. de Haenne.

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