Sauvagerie, de J.G. Ballard

Au départ, j’ai lu cette novella d’un peu plus de 100 pages pour le Projet Maki. Et puis je me suis aperçu qu’elle n’avait pas grand chose pour la relier au genre SF, tout juste une très hypothétique et très légère anticipation. Mais qu’importe le flacon, etc… Exit le Projet Maki pour cette fois, mais place tout de même à cette “Sauvagerie”

 

Quatrième de couverture :

Pangbourne Village est un enclos résidentiel de luxe près de Londres, où une dizaine de familles aisées vivent en parfaite harmonie et sécurité. Jusqu’au jour où l’on découvre que tous les enfants viennent d’être kidnappés et leurs parents sauvagement massacrés. Deux mois après les faits, les enlèvements ne sont toujours pas revendiqués. Les enquêteurs sont dans l’impasse. La police décide de faire appel à un psychiatre, le docteur Greville, pour reprendre l’enquête.

 

L’ultra-sécurité a un prix…

C’est le massacre de Hungerford qui a inspiré J.G. Ballard pour l’écriture de cette novella. Il en fait d’ailleurs mention au début du récit lorsque le narrateur, Richard Greville, un psychologue appelé pour aider la police dont l’enquête sur le meurtre de 32 personnes et la disparition de 13 enfants dans une résidence fermée piétine, affirme avoir soumis un rapport sur la “fameuse” tuerie de 1987 (le texte de Ballard a été publié en 1988).

Une résidence fermée donc, constituée d’une dizaine de maisons, toutes étroitement surveillées (caméras, gardiens) et habitées par les citoyens les plus aisés du pays. Tout leur est possible, et leurs enfants bénéficient du meilleur, en plus d’avoir toute l’attention de leurs parents qui font tout pour qu’ils obtiennent le même succès qu’eux. Et cela passe donc par un maximum d’activités pour les éveiller au plus d’opportunités possibles que peut offrir un vie de riche. Une vie bien remplie, à l’abri des dangers du dehors, dans un cocon familial hyper “secure” et avec des voisins qui sont dans la même situation. La vie idéale ?

Et pourtant, un matin c’est l’horrible hécatombe. 32 morts, assassinés. Tous les adultes de la communauté, en plus de quelques employés. Mais les enfants ont tous disparu. Où sont-ils ? Qui les a enlevés ? Et pour quelles raisons ? Autant de questions restées sans réponse deux mois après les faits.

Le texte se présente comme un compte-rendu écrit de Richard Greville, qui va permettre au lecteur de voir factuellement la progression de l’enquête du psychologue. Son métier n’est pas anodin : le dossier que le lecteur lit est un rapport circonstancié, officiel en quelque sorte, d’où une froideur clinique du texte. Bien sûr, Ballard en joue à plein pour dépeindre ce microcosme censé être favorisé mais qui fait finalement peur de par son repli total sur lui-même, son environnement aseptisé où les apparences sont trompeuses.

Les descriptions sont précises, cliniques là encore. Le style de Ballard, habituellement plutôt riche, s’efface ici au profit d’un récit quasi documentaire qui ne s’attache qu’aux faits, aussi bruts (et brutaux) soient-ils. Cette froideur du texte, paradoxalement, l’enrichit, lui donne une substance qui rend l’affaire plus terrible encore.

Surtout quand le fin mot de l’histoire, à savoir le, la ou les coupables (suspense…), est dévoilé à mi-récit. Là encore, il y a une raison à ça. Car le point culminant de cette histoire n’est pas tant de savoir qui a commis les crimes que de comprendre ce qui s’est passé, le pourquoi et le comment. Et l’effarement du lecteur est alors en lutte avec un implacable sentiment de malaise, au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête du psychologue qui met au jour de dramatiques mécanismes sociaux (auxquels certains pourraient ne pas adhérer, c’est peut-être le point un peu litigieux du récit).

Il est évidemment difficile d’en dire plus sous peine de gâcher la découverte, alors je préfère en rester à ce constat : “Sauvagerie” est un récit terrible. Visionnaire à sa manière, car il montre que Ballard, à travers cette étude sociale d’une petite communauté en cercle fermé, avait déjà senti les dérives de notre société tendant à l’ultra-sécurité, et dont la pression constante ne peut qu’amener la violence, la violence comme la dernière liberté possible. Fascinant. Et glaçant.

 

Lire aussi l’avis de Nebal, Le Tigre, Marcelline, Manu B., Philémont, Nawakulture, Stuntmanmat.

 

  
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