Vie™, de Jean Baret

Posted on 5 mai 2020
Aaaaah, “Bonheur™”, cet énorme coup de poing dans la figure. C’est peu dire que j’ai adoré ce roman de Jean Baret. Il n’y a donc rien de plus logique à ce que je lise la suite de sa trilogie “Trademark”, une trilogie, rappelons-le, purement thématique et qui peut donc être lue dans n’importe quel ordre. Après la société de consommation de “Bonheur™”, place maintenant aux algorithmes de “Vie™”.

 

Quatrième de couverture :

Sylvester Staline, citoyen X23T800S13E616, tourne des cubes colorés. Un boulot qui en vaut bien un autre, au fond, et qui a ses avantages. Son compte en banque affiche un solde créditeur de 4632 unités. Et si son temps de loisirs mensuel est débiteur de huit heures, son temps d’amitié restant à acheter est dans le vert. Sans même parler de son temps d’amour : plus de quarante-trois heures ! Une petite anomalie, c’est sûr ; il va falloir qu’il envisage de dépenser quelques heures de sexe… Mais de là à ce qu’un algorithme du bonheur intervienne ? Merde ! À moins que cela ait à voir avec cette curieuse habitude qu’il a de se suicider tous les soirs ? Il n’y a jamais trop songé, à vrai dire… Sylvester ne le sait pas encore, mais il pourrait bien être le grain de sable, le V de la vendetta dans l’horlogerie sociale du monde et ses dizaines de milliards d’entités. D’ailleurs, les algorithmes Bouddha et Jésus veillent déjà sur lui…

Avocat au barreau de Paris, culturiste et nihiliste, Jean Baret est un prophète, une voix sans pareille dans le concert de l’anticipation sociale, quelque part entre Chuck Palahniuk, Philip K. Dick et Warren EllisBonheur™, paru en 2018 aux éditions du Bélial’, finaliste au Grand Prix de l’Imaginaire et au Prix Utopiales 2019, a été salué par le Huffington Post comme un « violent cri d’alerte, entre cyberpunk et satire politique ». Vie™, son nouveau roman, deuxième opus du projet « Trademark », offre la vision d’un futur dont l’esquisse gît dans les entrailles d’un présent déliquescent. Un livre éminemment politique. Une nécessité.

 

Ça clic clic !

La “méthode” Jean Baret, déjà vue dans “Bonheur™” reste la même dans “Vie™”, à savoir une outrance de tous les instants, un monde futuriste basé sur un ou plusieurs éléments de notre monde actuel, les dits éléments étant poussés à leur paroxysme pour voir où ils peuvent nous mener, et une répétitivité dans la narration servant à accentuer le message. En cela, “Vie™” ne diffère donc guère de son prédécesseur.

Pourtant, s’arrêter à ce constat ne serait pas lui rendre justice. Car “Vie™” est aussi très différent : les répétitions sont accentuées à l’extrême (de chapitres en chapitres, j’y reviendrai) mais d’une certaine manière passent mieux que dans “Bonheur™”, il y a beaucoup (beaucoup !) plus d’humour dans “Vie™”, (très premier degré c’est vrai, assez noir aussi bien sûr vu le sujet du roman, mais ça m’a fait beaucoup rire), et l’intrigue (assez minimaliste dans “Bonheur™”), sans être un modèle du genre, est ici mieux intégrée dans le propos du roman. Cela fait-il de “Vie™” un meilleur roman que “Bonheur™” ? Je ne saurais le dire, tout dépend des sensibilités de chacun, mais une chose est sûre : il me semble nettement plus accessible.

Revenons un moment sur l’univers dépeint par Jean Baret. “Vie™” nous montre la vie du citoyen X23T800S13E616, pseudonyme Sylvester Staline (sic !), dont les journées sont partagées entre un temps de travail (effectué dans son logement grand comme un placard, et qui lui demande de tourner sur un écran des cubes qui changent de couleur…), un temps d’amour, un temps d’amitié et un temps de loisirs. Tout est décompté, et un déficit dans une de ces catégories devra être récupéré sur une autre. A la fin de ses journées sans intérêt ni but, gérées à l’extrême par toutes sortes d’algorithmes, Sylvester Staline finit inévitablement par se suicider d’une balle dans la bouche. Avant qu’une nouvelle journée ne recommence le lendemain.

Les voici donc les fameuses répétitions, de chapitres en chapitres (il y en a 61, mais les choses évoluent au fil du récit) : suicide en fin de chapitre, yeux qui s’ouvrent au début du suivant alors que Sly Staline est allongé dans un bain nutritif, grâce à une matrice régénératrice. Symboles d’une vie dénuée de sens, ponctuée de récompenses diverses rappelant les “achievements” que l’on trouve de plus en plus dans nombre d’applications numériques ou de commerces tout ce qu’il y a de plus physiques dans notre monde. L’aliénation par la récompense. Vous avez bien travaillé ? Bravo, vous avez gagné un nouveau costume pour votre avatar sur le vaste réseau numérique, seul lieu d’interaction possible entre les hommes et les femmes du monde imaginé par Jean Baret.

Après tout, qui aurait l’idée de sortir de chez lui alors que tout est possible sur le réseau, avec divers accessoires de réalité virtuelle ou augmentée (AugEyez™, AugEars™, ButtPlug™, PumPénis™, etc…) ? On peut regarder des infomercials (un terme qui dit tout ce qu’il y a à savoir sur leur contenu), des doculs (un terme là aussi assez transparent…), des “reconstitutions hystériques” (sortes de documentaires ridicules censés instruire le spectateur mais sans aucune échelle de valeur sur les comparaisons totalement fantaisistes qui y sont présentées, telle celle très légère entre Hitler et Darth Vader ou bien “une relecture du mythe éternel de Cendrillon comme fondateur du foot fetish” (oui oui !)), assister aux relations sexuelles de ses amis (mais ça rapporte moins que de pratiquer) voire s’y inviter, louer des amis (tarifés bien sûr mais ça fait monter la jauge d’amitié) pour avoir de “vraies” conversations dont le maître mot reste bien souvent la futilité, etc… Futilité, voilà bien ce qui ressort de ce monde, une futilité et un bonheur apparents où tout est régulé par des algorithmes intervenant dès qu’un défaut est détecté et qui se chargent, sous couvert d’un hasard particulièrement bien régulé, de faire en sorte que tout reste sous contrôle.

Les innombrables suicides de Sylvester Staline (personnage “inconsciemment conscient” que quelque chose ne tourne pas rond) vont bien évidemment éveiller l’attention, et de fil en aiguille il va se retrouver embarqué dans un séminaire sur le nihilisme (désopilant passage rythmé par les paroles de la chanson de Starmania “S.O.S. d’un terrien en détresse” !), avant que tout cela ne le mène plus loin, avec l’apparition d’un certain V. Le vent de la Révolution ? C’est à voir…

Peut-être moins immédiat que “Bonheur™”, “Vie™” finit pourtant immanquablement par accrocher le lecteur, scotché, étourdi, médusé par ce qu’il est en train de lire. Et on finit, un peu à l’image des hommes et des femmes présentés dans le roman, à devenir esclave de la prose de Jean Baret, esclaves volontaires tant que la distraction est présente. N’allez pourtant pas croire que “Vie™” n’est que distraction. L’humour est omniprésent, le ton de l’auteur est volontairement joueur, provocateur, outrancier, rigolard ( le roman est ponctué d’expressions drolatiques et très orientées informatique : “c’est trop clic clic”, “je suis à la limite du BSOD, là”, “je suis overclocké de rire”, il faut également voir les pseudos des personnages qui apparaissent au fil du récit : Simone de Bavoir, Brousse Willis, Brad Bite, Steven Cigale, Vin Sansplomb… Oui c’est un peu bête mais ça me fait bien rire !), mais le fond reste toujours aussi pertinent, frappant. La conclusion est d’ailleurs assez marquante quant à l’importance que nous voulons bien allouer aux algorithmes pour que ceux-ci se chargent de nos vies. Sans eux, sommes-nous libérés ou bien désarmés ? Le roman ne tranche pas, au lecteur de se faire son avis.

Toujours aussi direct donc, sans prendre de gants, Jean Baret continue, après “Bonheur™”, son déboulonnage en règle de notre société et de ses excès. Moins immédiat mais paradoxalement globalement plus facile d’accès (car plus drôle, moins noir, en tout cas moins “visiblement” noir), “Vie™” est une vraie expérience. De celles qui marquent. Vivement le troisième et dernier volume de sa trilogie. Allez, “à plus on se suce !”. 😉

 

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